La mondialisation n'est pas ce que vous croyez

Suzan Berger, professeur au MIT - Massachusetts Institute of Technology - et auteur notamment de Made in Monde, a participé récemment à Paris à un colloque à l’initiative de la CFDT consacré aux nouvelles frontières de l’économie internationale, le sous-titre de son ouvrage. Elle réfute le caractère inéluctable des délocalisations et la croyance en "la seule solution" (one best way).

 

Les Français ne sont pas les seuls à s’inquiéter des délocalisations d’activité; celles-ci sont une source d’anxiété aux Etats-Unis, où aujourd’hui 53% des électeurs républicains pensent que le libre-échange est mauvais pour leur pays, les démocrates en étant persuadés depuis longtemps. Toute la campagne présidentielle pour la Maison Blanche tourne autour du protectionnisme.

 

La mondialisation, c'est l’existence d’un marché unique pour le capital, les biens et services et le travail... Cependant, même pour le capital, qui est le plus mobile, le marché n’est pas parfait et les taux d’intérêt ne sont pas les mêmes partout dans le monde. La réalité concrète est très loin de la mondialisation, il n’existe pas de marché unique. Mais il existe des pressions dans ce sens, dont l’équipe de chercheurs du MIT – trois ingénieurs et trois spécialistes des sciences sociales – ont étudié l’impact, en se concentrant sur les entreprises des secteurs les plus concurrentiels.

 

Ils ont constaté que les délocalisations vers l’extérieur de l’Union européenne ne représentaient qu’une part très limitée des pertes d’emploi constatées au sein de l’UE. Il en est de même aux Etats-Unis. Ce sont les restructurations internes qui sont le facteur principal des pertes d’emplois; les emplois existants ne sont que rarement déplacés mais les nouveaux emplois sont créés ailleurs.

 

Réorganisation et délocalisation

 

Les deux questions qui se posent sont d’une part, en matière de réorganisation, "que faut-il garder à l’intérieur des entreprises? Que faut-il sous-traiter?", et d’autre part, en matière de délocalisation, "que faut-il garder chez soi? Que faut-il délocaliser?"

 

Une étude a été conduite par l’équipe du MIT auprès de près de sept cents entreprises dans quatre secteurs vulnérables, à savoir le textile - habillement, l’électronique, l’équipement automobile et les autres industries, principalement en Amérique du nord, en Europe, au Japon et à Taiwan. Qu’il s’agisse d’industries slow tech, comme le textile – habillement où les techniques de base n’évoluent pas vite, ou d’industries fast tech comme l’électronique, les vecteurs de transformation sont de cinq types : les nouveaux marchés, la volatilité de la demande, la libéralisation des marchés financiers et du commerce, les nouveaux espaces pour la production et les nouvelles technologies numériques (digitals) de codification.

 

L’équipe du MIT a insisté sur le cinquième facteur car les potentialités de numérisation et de codification permettent une fragmentation de la production. Les nouvelles entreprises qui ont été les étoiles des années quatre-vingt-dix ne travaillent que sur une fonction, comme par exemple le design, et externalisent les autres. On passe d’un modèle "maquette" où toutes les pièces doivent être dans la boîte à un modèle "Lego" où les briques peuvent servir dans plusieurs configurations. Ainsi, Apple achetait des composants préexistants et en faisait l’assemblage, assurant au client le service et le design. Le prix d’un iPod, 224 dollars, se composait de 3 dollars d’assemblage en Chine et de 90 dollars de composants japonais, le reste étant du marketing et des coûts de distribution…


Il n’y a pas de solution unique

 

L’étude du MIT a conclu à la diversité des stratégies gagnantes. Il existe de multiples solutions, y compris à l’intérieur de la même gamme de prix ; il n’y pas de "One best way". Dell assemble en quatre minutes trente des composants qui, jusqu’à leur intégration, appartiennent au sous-traitant et gère essentiellement des réseaux de distribution; Samsung fabrique la majorité des composants de ses produits… et les deux entreprises sont aussi rentables l’une que l’autre. Zara fabrique la moitié de ses vêtements dans le nord de l’Espagne, Gap a tout externalisé et les deux entreprises sont aussi rentables l’une que l’autre. Il n’y a pas de secteur condamné, il n’y a que des stratégies condamnées.

 

Créées il y a dix ans par un Italien, les chaussures Geox sont basées sur le principe des membranes osmotiques (qui ne laissent passer l’eau que dans un seul sens), et la société qui les commercialise est devenue en dix ans la quatrième entreprise de chaussures du monde. Le personnel expérimenté, issu du district industriel du cuir et de la chaussure qui était en crise, fait de la recherche et des prototypes tandis que la fabrication est assurée en Roumanie et en Chine. Le modèle est le même que celui de l’iPod.

 

Où sera la R&D de demain?

 

Mais un grand point d’interrogation est celui de l’avenir de la recherche et développement dans les pays anciennement industrialisés. Comment faire de l’innovation dans une économie en fragmentation? L’innovation est-elle possible sans production? Avec qui? Et où? Une nouvelle crainte se fait jour, celle du départ de la R&D vers les pays émergents.

 

Non seulement la Chine connaît un taux de croissance du PIB de 9,9% par an mais encore la part de la R&D dans le PIB se montait à 1 ,3% en 2005; et l’année d’avant elle produisait 23 500 doctorants dont 70% dans les sciences et techniques… Ces chiffres sont à relativiser. Pour le moment, l’essentiel du high tech en Chine est réalisé par les entreprises étrangères, seules quatre universités produisent des ingénieurs qui sont recrutés par les entreprises internationales et il n’y a que quatre entreprises chinoises parmi les cinq cents premières en termes de R&D. Néanmoins la R&D des pays anciennement industrialisés peut être menacée par les pays asiatiques. L’innovation, ce n’est pas seulement les brevets mais aussi l’organisation; et les pays de culture chinoise, comme le Japon auparavant, sont particulièrement bons en termes d’organisation.

 

Une France provinciale


Suzan Berger, qui a travaillé avec des entreprises françaises, s’étonne notamment du manque de coopération entre celles-ci et le CNRS ainsi que de leur déficit d’ouverture vers les ingénieurs étrangers. Elle est persuadée du rôle irremplaçable de l’investissement public dans la R&D et dans l’éducation et rappelle que, même au MIT, université privée, 85% du budget de recherche provient de l’Etat fédéral. Comment faire participer les entreprises françaises, au-delà des happy few, à l’internationalisation ?

 

Contrairement à leurs homologues allemandes qui bénéficient du réseau des grandes entreprises, les PME françaises qui se lancent dans l’aventure de la grande exportation se sentent bien seules en Chine… Suzan Berger invite la France à ouvrir la recherche, les universités, les start up, aux étrangers. Le risque de l’espionnage industriel existe mais il est moindre que le danger de se trouver en dehors des réseaux internationaux. Il faut construire des pôles où tout le monde se verra obligé d’être présent. Rappelant que le Japon a mis vingt ans à apprendre à construire des voitures aux Etats-Unis, elle souligne que la France devra aussi faire l’apprentissage des nouveaux marchés de consommateurs et d’innovateurs émergents.

 

Aux Etats-Unis, l’acceptation de la recomposition industrielle est générale et on n’y maintient pas les entreprises sous perfusion. Contrairement à ce qui s’est passé en France à propos de Bull, la disparition de Digital n’a pas provoqué d’émotion. Au contraire, sa disparition a permis de libérer des ressources humaines qui ont été reprises par les entreprises de la Silicon Valley. Cette recomposition implique des sacrifices, qui sont aux Etats-Unis très inégalitairement répartis. L’Etat devrait assurer le minimum dans le domaine de la santé et des retraites, ce qu’il fait en Europe mais pas aux Etats-Unis. Cependant, même les Etats-Unis commencent à comprendre que l’Etat doit jouer un rôle dans la redistribution des coûts de la mondialisation.

 

Nécessité et mimétisme

 

La délocalisation se fait souvent par mimétisme plus que par nécessité, alors que ce qui compte n’est pas le salaire de l’opérateur mais le coût par unité produite. Dans une même entreprise, les ouvriers italiens bien payés, exercés à repérer un dysfonctionnement de la machine avant que celle-ci ne tombe en panne, ce qui permet d’épargner l’onéreuse matière première, et capables de programmer leur équipement eux-mêmes, voire de le réparer, ont des coûts globaux sensiblement inférieurs à ceux de leurs homologues roumains sans expérience industrielle. Il faut voir les vrais coûts de la délocalisation.

 

MNA