Quelques pratiques plus ou moins responsables

Au cours du mois de janvier, nous avons glané dans les colloques - celui de l'Académie des sciences et techniques comptables et financières, la soirée de l'Ecole de Paris consacrée aux restructurations et la journée du Groupe Alpha et de Liaisons sociales "Pour une gestion de l'emploi socialement responsable" - quelques cas de pratiques d'entreprise et d'action des pouvoirs publics.

 

La marque Impression Durable existe depuis six mois dans le cadre d'une entreprise vieille de quarante ans. Cette PME d'une trentaine de personnes dans le domaine de l'imprimerie et de la communication utilise un système de management pour mesurer l'empreinte écologique de ses opérations. Ayant constaté que 80% de l'empreinte économique provenait du papier, son responsable, François Tavard a l'intention de "sourcer" tous les papiers qu'il achète pour vérifier d'où ils viennent et leur appliquer le bilan carbone de l'ADEME. Les clients d'Impression Durable sont le Ministère de l'Industrie et du Développement durable, l'ADEME, 4D, LVMH, Ikea. La nature des clients semble prouver que l'efficacité de l'opération marketing mais l'imprimerie pourra t-elle convaincre les clients ordinaires, ceux qui ne s'affichent pas vertueux en matière écologique?

 

Qu'est ce qu'un fabriquant de téléviseurs peut faire d'une usine qui fabrique du verre pour écrans cathodiques alors que ceux-ci sont techniquement dépassés? L'objectif stratégique du groupe Thomson était de sortir du verre et donc de l'usine de Bagneaux, près de Nemours mais il y avait plusieurs chemins pour le réaliser. Denis Langlois, vice-président de Thomson Manufacturing Services, a cherché une solution globale pour l'usine et donc un repreneur qui pourrait utiliser les indiscutables compétences verrières des salariés. Ces derniers étaient parfaitement conscients que le verre n'avait plus d'avenir dans le groupe. S'il n'y a plus de verre dans les téléviseurs, il y en aura encore longtemps dans les voitures, l'opportunité venait donc de ce secteur. C'est ainsi que Rio Glass, une société espagnole qui fournit des vitres pour l'automobile, a repris les deux tiers des effectifs du site. Les autres salariés sont partis en préretraite ou ont développé un projet personnel. Denis Langlois reconnaît que les mesures d'âge ne sont pas très responsables au plan macrosocial mais, tout en précisant qu'elles ont été financées par l'entreprise, affirme qu'il n'y avait pas moyen de faire autrement. Il a du expliquer à l'actionnariat que, si l'anticipation semblait coûteuse au départ, elle ne se révèlerait au total pas plus onéreuse qu'un PSE (Plan de sauvegarde de l'emploi). Pour le prouver, il faut que la DRH et la direction financière collaborent pour tirer un bilan global de la restructuration.

 

Avec mille deux cents salariés, Ugitech, numéro un mondial des inox fins, est l'employeur privé le plus important de Savoie. Installé dans la ville d'Ugine - sept mille habitants, au croisement de plusieurs vallées - il joue un rôle important dans la vie locale. Pour son DRH Daniel Guillaudot, l'entreprise a des responsabilités vis-à-vis du territoire, dans les bons et les mauvais moments. En 2003, alors que l'entreprise appartenait encore au groupe Arcelor, un plan social touchait dix pour cent de l'effectif global, centré sur les fonctions support qui étaient en surpoids par rapport à la concurrence. La direction de l'usine a décidé d'anticiper et, considérant qu'il convenait d'associer son environnement, a travaillé avec les organisations syndicales, la Direction du Travail, le maire, le député et le préfet. L'objectif était de créer soixante emplois sur le bassin - Ugine et Albertville ainsi que Saverne en Haute-Savoie - En douze mois, soixante-trois emplois ont été créés dans huit entreprises. Ugitech a aidé à renforcer des solutions performantes chez les sous-traitants. D'autre part, certains outils très sophistiqués exigent une main d'œuvre très qualifiée mais pas tout le temps, ce qui a conduit l'entreprise, avec le soutien des pouvoirs publics locaux, à se rapprocher des autres usines locales afin de mutualiser ces ressources humaines. Ugitech travaille aussi avec le conseil général pour voir comment mutualiser le centre de recherches avec les PME environnantes.

 

Après avoir racheté Péchiney, le canadien Alcan a réduit drastiquement le nombre d'usines, ainsi Cruseilles en Haute Savoie devait fermer et les cent dix salariés être licenciés. Ceux-ci, accompagnés par la CGT, seul syndicat présent, se sont mobilisés pour vivre et travailler dans le bassin annecien. Les terrains de l'usine, proche de la frontière suisse, auraient pu être vendus à un promoteur immobilier mais les acteurs locaux entendaient maintenir une activité industrielle sur le site. Une convention de revitalisation a abouti à l'engagement du groupe sur cent dix emplois industriels. Deux ans après, soixante quinze emplois ont été créés dans les transports et dans l'industrie alimentaire, et quatre-vingt-quinze pour cent des salariés licenciés ont obtenu un reclassement, sous forme de formation qualifiante de longue durée, de CDD de plus de six mois ou de CDI.

 

Lorsqu'en 1997 l'entreprise finlandaise qui avait acheté une usine de moteurs à Mulhouse a voulu délocaliser la production de l'Alsace vers l'Angleterre, le maire n'a pas voulu tenter de la retenir en accordant des exonérations de taxes mais a agi sur l'immobilier. La ville a racheté le site, où travaillaient 780 salariés en centre ville, et a réalisé les travaux nécessaires. L'entreprise existe toujours, avec 350 salariés ; le paiement des loyers et de la taxe professionnelle a permis à la municipalité de retrouver sa mise - cinq millions d'euros- en cinq ans. Mitsubishi s'est installé sur le site et emploie soixante personnes. Ainsi, explique Philippe Maitreau, président délégué de l'Alliance Ville Emploi, la tête de réseau des élus responsables des questions d'emploi, l'élu local peut être l'interface entre l'entreprise, les salariés, l'actionnariat pour mener des opérations bénéfiques à tous.

 

Fernando Vasquez, chef d'unité à la Commission européenne, se plaint de l'incompétence des gestionnaires des grandes entreprises européennes, incapables d'apporter une réponse claire quand le commissaire Verheugen (Entreprises et industrie) leur demande quelles sont les actions mises en œuvre lorsque un produit disparaît ou un site est appelé à fermer. Il s'en prend particulièrement aux dirigeants de Volkswagen qui n'ont fait preuve d'aucune anticipation lors de la récente restructuration de l'entreprise. Ils ont augmenté la capacité de production en Allemagne et fermé en un mois l'usine de Bruxelles, en ignorant les instances européennes. Les salariés bruxellois se sont vus proposer des retraites anticipées et des primes de départ, certains retrouvent du travail en Flandre, d'autres non. Cet énorme gâchis est surprenant de la part de Volkswagen qui avait mené dans les années quatre-vingt-dix des restructurations convenables. A l'inverse, une bonne pratique est celle de la restructuration du secteur du bois en Finlande, dans laquelle l'entreprise Nokia a joué un grand rôle. En quinze ans, toute l'activité économique de la région a changé, grâce à des investissements massifs dans la formation et la technologie. Les objectifs étaient clairs pour tout le monde: aller vers la téléphonie mobile. Aujourd'hui Nokia est conscient du risque de perte de sa position dominante. La Finlande amorce le même type de démarche pour des industries où elle pense avoir des avantages compétitifs.

 

En France, l'Etat a décidé de reformater et de professionnaliser les armées, dont les effectifs ont diminué de 28% de 1996 à 2006. La réorganisation militaire a eu sur les villes de garnison des effets économiques, sociaux et culturels. L'insuccès à l'exportation du char Leclerc, la fermeture de la base de sous-marins de Lorient, ont signifié la fin de l'arsenal, cette figure emblématique de l'industrie française sous tutelle de l'Etat. GIAT Industrie a été restructuré, la DCN qui était une administration de vingt-huit mille personnes est aujourd'hui une société privée qui en emploie douze mille cinq cents et a des contrats avec la Marine, même s'il lui reste beaucoup à faire. Les emplois et les statuts ont évolué, les ouvriers d'Etat formés par apprentissage, souvent de père en fils, ont disparu à la SNPE, leur nombre a diminué ailleurs. L'entretien des véhicules blindés a été confié à Renault Trucks, une société privée. Les militaires se recentrent sur leur cœur de métier, l'idée de "faire faire" pénètre ce monde.

 

"On est passé de l'ère des dinosaures à l'ère moderne" résume Jean-Pierre Aubert, le délégué interministériel à la restructuration des industries de défense. Sa petite structure légère et transversale travaille en amont sur les bassins d'emploi car les transformations de l'industrie de défense ont des répercutions à l'extérieur dont il faut atténuer l'impact économique. Il s'agit de créer des alternatives pour les sous-traitants. Dans un contexte parfois très conflictuel - le conflit est naturel, le tout est d'en sortir -dit-il, la question de la légitimité de la décision a été posée car il y a eu des "décisions poker" ensuite "vendues" avec insouciance. L'anticipation a d'abord été absente puis elle a été "confidentiel défense" avant de parvenir parfois à être enfin partagée.

 

La réorganisation des industries de défense s'est plutôt bien passée pour les sous-traitants des bassins d'emploi concernés, considère Jean-François Veysset, vice-président de la CGPME. Les TPE et PME ont une grande capacité de réactivité et la restructuration a été bien menée, contrairement à ce qui s'est passé à Toulouse l'absence de coordination entre les acteurs n'a pas permis de régler le problème des conséquences de l'accident d'AZF.

 

MNA