Edito: Messianisme et transparence

Marie-Noëlle Auberger

Quelque soit la taille de l'entreprise (de la TPE à la multinationale) et son type (société de capitaux, entreprise publique, coopérative...), l'entreprise peut se conformer plus ou moins à la loi, elle peut appliquer plus ou moins les principes du développement durable.

 

Mais toutes les entreprises ne veulent pas être socialement responsables, que ce soit pour des raisons idéologiques ou pragmatiques. Raisons idéologiques: les dirigeants qui se réclament de Milton Friedman proclament que porter la moindre attention aux externalités, ne pas consacrer la totalité des ressources et des énergies à faire gagner le maximum d'argent à l'actionnaire, se préoccuper de l'environnement naturel et humain, est une hérésie. Pour eux, le capitalisme ne peut pas être responsable. Raisons pragmatiques: nombre de dirigeants, surtout des patrons de PME ont "le nez dans le guidon" et, préoccupés par leurs fins de mois, ne portent aucune attention à ce qui ne se traduit pas immédiatement par un effet positif dans le compte de résultats.

 

Les entreprises qui se disent responsables peuvent avoir des attitudes concrètes très différentes: application formelle (les ONG environnementalistes parlent de green washing, on dit aussi cosmétique), application réelle mais toujours en deuxième ligne (la rentabilité d'abord, les préoccupations sociales, sociétales et environnementales ensuite) enfin intégration de critères non financiers dans le management (la diminution des consommations de ressources naturelles est un but en soit quelque soit leur prix, la santé des salariés fait partie des indicateurs de contrôle de gestion, l'externalisation sans contrepartie des contraintes n'est pas érigé en système...).

 

Les grandes entreprises qui se réclament de la RSE ont volontiers une attitude "messianique" vis-à-vis des PME: elles proclament leur volonté d'emmener les PME avec elles sur les chemins de la RSE, spécialement celles qui sont participent à leur chaîne de valeur. Le grand business européen qui a créé l'Alliance européenne pour la RSE affirme sa volonté de diffuser la RSE dans le tissu des entreprises indépendantes, certaines organisations patronales nationales établissent des guides à l'usage des PME. Fournisseurs et sous-traitants, déjà soumis à diverses exigences en matière de qualité, se voient demander de plus en plus fréquemment des certifications environnementales et sociales. Les PME sont priées de signer la charte de la grande entreprise ou de s'inscrire au Pacte Mondial, et le donneur d'ordre va parfois, notamment dans les pays en développement, procéder à des audits en matière sociale et environnementale.

 

Cependant, quand la PME appelée à bien se conduire est partie intégrante de la chaîne de valeur, la grande entreprise qui applique la RSE "en deuxième ligne", la soumet à des injonctions contradictoires: "faites tout bien mais à moindre prix". Seule la PME qui a intégré la RSE avec succès dans son système de management peut alors mettre la donneuse d'ordres et de leçons devant ses contradictions.

 

Lorsque la grande entreprise a adopté un mode de management responsable, elle peut effectivement emmener les PME qui n'en sont pas là dans une démarche pédagogique et diffuser la RSE. Si la PME est au même niveau, un partenariat de progrès se met en place, qui peut avoir des effets très positifs sur l'environnement économico-social. Mais ce n'est pas encore le plus courant.

 

Et il est parfois difficile de faire la part des effets d'annonce et de l'application effective de la RSE par les entreprises. L'auto déclaration est la règle,les entreprises aiment bien qu'on les croient sur parole et peu nombreuses sont celles qui associent leurs parties prenantes, même internes, à la reddition. Les agences de notation doivent se fier à la communication des entreprises et aussi, heureusement, à celle de des parties prenantes de celles-ci. Les observateurs font ce qu'ils peuvent pour déceler le vrai du faux, le stratégique du cosmétique, le fondamental du superficiel. Mais si en matière de loi il y a des gendarmes et des juges, en matière de responsabilité sociétale il n'y a que des témoins.

 

Marie-Noëlle Auberger