Édito: Crise mondiale, besoin de régulation plurielle

Marie-Noëlle AubergerAyant consenti, à des taux variables et élevés, des prêts à des ménages peu solvables, les institutions financières étatsuniennes les ont titrisés, c'est-à-dire ont noyé ces créances douteuses parmi d'autres et les ont revendues à des confrères internationaux. Ces "actifs toxiques" sont alors répandus dans une large part de l'économie mondiale, entraînant un choc sur les marchés financiers. L'économie "réelle" est touchée, la récession et du chômage de masse sont de plus en plus menaçants. La crise se diffuse, les fabricants chinois de jouets se restructurent pendant que l'Inde poursuit son programme spatial, l'Afrique se prépare à ne plus recevoir de capitaux occidentaux.

 

Les traders des institutions financières des grandes places continuent à jouer avec des instruments financiers sophistiqués, certains gagnent, d'autres perdent ; quand l'un perd plus que de raison, cela déclanche un scandale.

 

Constatant que le libre jeu du marché conduit à des faillites en série, les Etats interviennent, de façon sélective. Washington sauve les uns et abandonne les autres, les Européens passent du chacun pour soi à une relative concertation, l'Islande en quasi faillite ne trouve pas de prêt auprès des Occidentaux mais en reçoit de Moscou. Les libéraux se retrouvent interventionnistes et les pouvoirs publics apparaissent comme les sauveurs de l'économie mise à mal par les financiers spéculateurs.

 

Mais les Etats sont-ils plus responsables ou même simplement plus raisonnables que les acteurs privés? On peut en douter. C'est conformément à la réglementation étatsunienne que les banques ont prêté à des ménages dont elles savaient qu'ils seraient insolvables au moindre coup de vent. C'est en suivant les règles que les institutions financières nord-américaines ont exporté les créances toxiques. Et les normes comptables obligeant à apprécier la valeur d'une action à son cours de Bourse au jour le jour ont accéléré la crise. Il y a des Etats prédateurs qui vampirisent les ressources du pays au détriment des populations ; des pays où la fusion entre l'exécutif et les milieux d'affaires va encore plus loin que le complexe militaro-industriel dénoncé en son temps par Roosevelt; des gouvernements partisans qui favorisent tel groupe national par rapport à tel autre…

 

Si on constate que les vices privés ne font pas les vertus publiques, si on ne peut pas trop compter sur la vertu publique, faut-il pour autant en appeler à la vertu privée? Peut-on espérer que toutes les entreprises vont porter attention aux conséquences de leurs actes, se soucier des leurs diverses parties prenantes, en bref devenir responsables? Le comportement de certains des principaux acteurs du secteur financier montre que ce serait une dangereuse illusion.

 

Les entreprises ont une responsabilité sociétale, y compris dans le domaine des droits de l'homme, domaine qui constitue le socle du pilier social-sociétal du développement durable et de sa déclinaison microéconomique la RSE. Mais l'entreprise ne peut être l'acteur principal du travail sur le bien commun, les pouvoirs publics, fussent-ils imparfaits, doivent jouer un rôle. Utilisés comme moyen de marketing, les audits sociaux sont d'une efficacité restreinte en matière de respect des droits de l'Homme au travail. Les ONG du Nord servent d'ersatz à l'expression collective des travailleurs dans nombre de pays qui ne respectent pas les conventions fondamentales de l'OIT sur la liberté d'association. L'acteur le plus légitime pour parler et négocier avec la direction de l'entreprise, c'est l'organisation syndicale, qui représente à la fois la partie prenante interne titulaire d'un contrat de travail et la partie prenante externe qu'est l'ensemble des travailleurs impactés par les actes de l'entreprise, y compris les salariés des fournisseurs et sous-traitants, des concurrents.

 

En Europe, des discussions et négociations dans les branches se nouent entre des parties prenantes plus larges que celles de l'entreprise. Le dialogue sectoriel européen a conduit à des déclarations communes, il n'y a pas encore d'accord cadre international de branche sur la responsabilité sociétale mais il n'est pas absurde de penser que cela pourrait avoir lieu dans la prochaine décennie.

 

Un pouvoir unique est toujours un pouvoir inique. La nécessaire régulation du marché doit être plurielle, entre acteurs économiques, pouvoirs publics et société civile.

 

Marie-Noëlle Auberger