Réenchanter l'entreprise

Savoyard et polytechnicien, formé à l'économie à Harvard et au MIT, Roger Godino est riche d'un long parcours professionnel mêlant la théorie et la pratique. Admirateur de Pierre Mendès-France, conseiller de Michel Rocard à Matignon où il fut un des artisans du RMI et de la CSG , proche de Dominique Strauss-Kahn, il est aujourd'hui porte-parole du groupe "les Gracques" et dit ne plus attendre grand-chose du monde politique. Il a publié l'an dernier aux éditions La Découverte Réenchanter le travail, Pour une réforme du capitalisme, qui a reçu le prix de l'Institut Manpower pour l'Emploi, co-organisé par HEC Paris en partenariat avec La Tribune. Il livre ici quelques réflexions issues de cet ouvrage et confortées par la crise.

 

Pourquoi a- t-on besoin de réformer le capitalisme? Parce que le capitalisme tel qu'il est mène l'humanité à la catastrophe et parce qu'il est impossible de se passer du capitalisme naturel comme mode d'organisation de la production.

 

Le capitalisme historique est la superposition d'un capitalisme naturel et d'un mouvement institutionnel. Le capitalisme naturel est né de la nécessité du détour productif: à partir d'un certain cycle de production, il faut comprimer la consommation pour permettre l'investissement. Le mouvement institutionnel est l'ensemble des lois qui enserrent et caractérisent chaque capitalisme national; il est le produit de concepts politiques fondés sur des valeurs.

 

Différents types de capitalisme

 

Il existe ainsi différents types de capitalisme: le capitalisme anglo-saxon, particulièrement américain, écrasant, très performant, piloté par la finance, engendrant une croissance forte et terriblement inégalitaire; le capitalisme chinois, lié à l'Etat; le capitalisme indien, plus familial; le capitalisme russe qui reprend certains caractéristiques de l'URSS, etc. Les valeurs entraînent des institutions et donc des capitalismes différents.

 

En Europe, nous avons un système de valeurs qui est différent de celui du capitalisme financier anglo-saxon, il est donc possible de bâtir un capitalisme qui corresponde plus à nos valeurs.

 

Il faut en finir avec l'idée reçue selon laquelle ce capitalisme européen serait moins performant que l'américain parce que le social et l'environnemental seraient coûteux; c'est le contraire qui est vrai. Le système productif répond plus à l'intérêt général dans le capitalisme européen que dans le capitalisme financier. Le capitalisme financier entraîne des dégâts qu'il faut réparer. Il est plus fructueux de prendre les problèmes en amont, de travailler sur les causes et non sur les conséquences. Cela correspond à certains mécanismes du développement durable. C'est ce que fait le capitalisme européen, et de ce fait il est plus compétitif à long terme.


Agir en amont, dans l'entreprise

 

Il faut agir en amont pour éviter les dégâts plutôt que les réparer ensuite, avons-nous dit. Or l'amont, c'est l'entreprise, ce qui conduit à se poser la question que se posait déjà Karl Marx, celle de la définition de l'entreprise. Pour le capitalisme financier, l'entreprise est une boîte noire que gèrent les managers aux ordres de l'actionnaire qui a le droit d'en user et d'abuser, comme le dispose le droit de propriété. Mais une autre définition de l'entreprise fait suite à des observations scientifiques: elle est le fruit d'un contrat implicite ou explicite entre les parties prenantes de l'entreprise, celles qui apportent le capital, le travail, les brevets mais aussi les sous-traitants.

 

Si on veut optimiser l'entreprise, c'est-à-dire que la fabrication des biens soit en accord avec l'intérêt général, il faut faire en sorte que l'entreprise aille vers cet intérêt général en cherchant son propre profit. Pour cela, il faut agir sur sa gouvernance interne, sa gouvernance externe et la gestion des prélèvements obligatoires.

 

Une participation sans cogestion

 

La gouvernance interne doit inclure le dialogue entre les salariés et leurs représentants, d'une part, et les actionnaires d'autre part. Les uns et les autres sont des acteurs internes mais les salariés sont plus attachés à l'entreprise dans laquelle ils travaillent que les actionnaires qui peuvent vendre leurs actions du jour au lendemain. Comment organiser ce dialogue, cogestion, participation? Généralement, le système de cogestion ne fonctionne pas parce que les intérêts catégoriels se déchirent, et malgré son relatif succès l'expérience allemande n'est pas probante. L'idée de la participation des salariés à la gestion a été reprise par le général De Gaulle à Louis Vallon, gaulliste de gauche, elle constituait pour eux une réponse au communisme.

 

Elle n'est jamais passée dans les faits en France. La présence des salariés au conseil d'administration est une erreur, car ils ne sont pas actionnaires et cela introduit une ambiguïté. D'ailleurs, c'est le principe même de société anonyme à conseil d'administration et PDG qui est vicié à la base: si le conseil d'administration joue bien son rôle, ce sont les actionnaires qui décident et le PDG qui exécute, sinon, c'est le Führer Princip. Le bon système est celui de la société anonyme à directoire et conseil de surveillance. Le directoire,composé sur une logique de compétence, a le pouvoir d'agir ; le conseil de surveillance, composé selon une logique de légitimité, surveille et ne décide pas mais peut agir en amont. Chacun exerce ses fonctions au nom des intérêts qu'il représente ; c'est le degré optimal de démocratie, de concertation entre les parties prenantes, notamment les salariés, un dialogue fertile.

 

La gouvernance externe par la notation spécifique

 

La gouvernance externe doit agir dans cinq domaines, ceux où se révèlent les pires turpitudes du capitalisme financier: les inégalités, le long terme, le travail, l'environnement, la consommation, via des agences de notation dévolues à chacun de ces thèmes. Les agences donneraient une note en ce qui concerne les inégalités ou l'environnement, le conseil de surveillance recevrait leurs rapports, réaliserait audit et contre-audit, un dialogue s'établirait entre agences et conseil, ce qui conduirait l'entreprise à modifier son comportement. Si elle ne le faisait pas, un système de prélèvement obligatoire du type bonus malus serait appliqué. C'est d'ailleurs ce qui commence à exister avec les droits à polluer. On pourrait imaginer que le taux de l'impôt sur les sociétés, qui est de 30%, varie de plus ou moins 15 points en fonction des notes reçues par l'entreprise. C'est une mutation très profonde, qui vient petit à petit. La notation est un grand secteur d'avenir.

 

La démocratie interne dans l'entreprise est la ligne de force de l'avenir. C'est un nouveau paradigme: ni la lutte des classes ni la collaboration de classes. La réforme du capitalisme ne peut pas se faire au détriment de l'entreprise. Il n'est pas impossible que le capitalisme américain invente des choses nouvelles.

 

Espérant voir la fin du capitalisme financier comme j'ai vu la fin du collectivisme, je souhaite un nouveau capitalisme européen.

 

Roger Godino