Évaluation extra-financière, l'exemple de l'électricité

 A propos du rachat de Vigeo-Eiris par Moody's, un texte de Michel Dessaigne, un spécialiste de la responsabilité sociale, qui s'intérroge sur le rôle et la possibilité intrinsèque de l'évaluation extra-financière. 

« Vigeo Eiris et Moody's investors services s'allient et consacrent la reconnaissance et
la valeur de l'évaluation extra financière. »
 
On ne peut que saluer cette reconnaissance. L'évaluation extra financière, si on veut la résumer succinctement, part d'un constat simple : la valeur attribuée à l'objet économique devrait reflèter une réalité. Celle-ci ne doit pas être partielle. Ainsi ne doit-on pas prendre en compte que le seul PIB d'un pays, ou la valeur boursière d'une entreprise, mais aussi l'éducation, le bonheur, la justice, la politique sociale. Par ailleurs, cette valorisation doit être vraie, ce qui implique qu'elle ne soit pas manipulable à des fins de spéculation. En intégrant un maximum d'éléments qui restituent un contexte fidèle, sincère et élargi de l'objet économique étudié, on dissuade les responsables d'effectuer de mauvais choix dus à de mauvaises appréciations. Il s'agit enfin de peser sur les investisseurs qui, bien orientés, vont contraindre les acteurs économiques à de meilleurs comportements.
Cette présentation (évidemment trop légère) de l'évaluation extrafinancière rappelle la difficulté de faire correspondre le discours de l'observateur avec une réalité observée.
Revenons donc à un exemple plus concret de défi posé à l'évaluation. Celui du « marché » de l'électricité.
 
L'évaluation extra-financière sur le marché de l'électricité
 
Il y a quelques années encore, le lien entre client et fournisseur paraissait assez simple. En
France, EDF produisait de l'électricité et la distribuait à ses clients. A part quelques cas comme le rachat d'énergie auprès de petits producteurs privés (chutes d'eau) ou de grandes entreprises (SNCF) offre et demandes étaient intégrées dans un même système. Le marché pouvait être plus morcelé dans certains pays (Allemagne) mais le schéma global restait limpide.
Quelques années plus tard, le marché est aux mains de traders* qui, rivés devant leurs écrans et aidés de robots, achètent et vendent du mégawatt. Le fournisseur peut se situer à peu près n'importe où.
On devient transfrontières. L'électricité européenne pourra bientôt être achetée au Maroc. Sur ce « marché », on constate des différences de coûts de production hallucinantes (entre 20 et 200 euros le mégawatt) et des spécificités très particulières. L'énergie n'a pas la même valeur, si on en a besoin dans un hôpital le 31 décembre par grand froid (avec des éoliennes au ralenti), qu'au mois de juin où le soleil brille, le vent souffle et les shorts raccoucissent. Malheureusement, l'électricié ne se stocke pas.
L'électricité ne devrait pourtant pas être considérée comme un secteur à part qui ne relèverait d'aucune évaluation. Elle se trouve bien au centre de nos préoccupations sociétales.
Mais peut-on envisager une évaluation « extrafinancière » de l'énergie électrique qui obligerait le trader à être vertueux, à intégrer le social dans le mégawatt ?
 
Des prix qui ne varient guère pour le consommateur
 
Un premier constat désarmant : dans un pays donné, les prix varient très peu pour le consommateur.
Nos traders à l'affut des possibilités d'approvisionnement, se battent pour des pouièmes qui
signifient pourtant beaucoup d'argent au total. On aimerait pourtant orienter ce trader dans ses choix du fournisseur de mégawatts comme on demande à d'autres traders, via la notation, d'investir dans des entreprises qui ne vendent pas d'armes ou de cigarettes.
Une première difficulté vient du fait que les prix sont largement administrés. L'Etat fixe un prix
socioéconomique de l'énergie. Des réglementations européennes sont venues ajouter un degré de complexité au système. Pour la France, EDF est tenue de vendre son électricité nucléaire à ses concurrents. Comme le nucléaire français, moins cher que d'autres sources, ne suffit pas, les concurrents d'EDF doivent se diriger vers le marché de gros, plus cher. D'où, pour compenser ce surcoût, des augmentations de tarifs que l'usager a du mal à comprendre.
 
Quel prix du CO2? 
 
Qui va indiquer le chemin de la vertu ? Le régulateur, donc l'Etat ? On attendrait que le régulateur fixe, faute d'un marché qui ne serait régi que par l'offre et la demande, des prix susceptibles d'orienter les acteurs. Sauf qu'il ne le fait pas. Ainsi, le secteur de l'énergie réclame un prix de la tonne de CO2 en Europe. Non pas qu'on souhaite qu'il soit élevé. Mais il faudrait pouvoir s'en servir pour planifier des choix stratégiques. Ce prix est actuellement ridiculement faible, ce qui n'aide pas dans la prise de décision.
Résumons. Les Etats ne veulent pas laisser les seules règles du marché orienter les traders dans un secteur censé être dérégulé mais qui en fait ne l'est pas. Par ailleurs, ces mêmes Etats qui disent promouvoir la vertu en matière de production énergétique n'ont pas les moyens d'appréciation susceptibles d'orienter les investissements dans le bon sens. Ils contribuent ainsi à créer un prix marché qui n'a pas de repères sérieux. Ajoutons une politique de l'offre (éolien) qui répond plus à un affichage politique qu'à des choix économiques et stratégiques (jusqu'à 200 euros le mégawatt)

Quel sens pour une notation extra-financière? 
 
Alors, que peut signifier l'évaluation extrafinancière dans un cas comme l'énergie électrique, marché essentiel tant pour la vie des gens que pour celle de la planète ?
Il existe déjà une évaluation de certains acteurs de l'énergie. On peut « mal noter » un producteur extracteur qui pollue, qui exploite, qui corrompt. C'est certainement une bonne chose, sauf que les intéressés feront remarquer qu'ils vont chercher la matière première là où elle existe, pas là où ils le souhaiteraient.
On pourrait aussi envisager une notation qui tienne compte de la politique menée par l'opérateur, quand celui-ci affiche de l'électricité verte, par exemple (avec, parfois, plusieurs tarifs proposés entre le « vert » et le « moins vert » !!!). Au-delà des brochures, la pratique ne peut bien sûr éviter certaines contraintes : en périodes tendues, on est obligé d'acheter l'électricité où elle se trouve, quelle que soit l'origine...et quelle que soit la pub affichée sur la brochure.
En fait, la seule évaluation réellement sincère consisterait à noter la politique de régulation énergétique elle-même. L'opérateur vertueux serait celui qui achète son mégawatt à un système vertueux tant du côté de la politique de l'offre (Etats, systèmes de régulation environnementale et fiscale, etc.) que par rapport aux effets connus sur le consommateur et son environnement social.
Ainsi, un distributeur d'énergie achetant son électricité solaire au Maroc obtiendrait une meilleure note que si cette électricité provenait de centrales à lignite allemandes. On imagine les réactions !
Avec l'énergie électrique, sommes-nous dans un cas extrême parce que l'évaluation n'est pas à même de rendre compte d'une réalité trop complexe ?
 
Trois paliers de difficulté
 
On peut, de façon évidemment trop sommaire, dire que l'évaluation connaît trois paliers de difficulté.
Il parait relativement évident d'attribuer une mauvaise note à une entreprise qui réinvestirait l'argent gagné avec les cigarettes dans des manufactures où travaillent des enfants. Le fonds d'investissement qui prendrait quand même des participations serait répréhensible (ce qui n'empêcherait pas des intermédiaires, poussés par l'esprit de lucre de leurs mandants, de fermer les yeux)
Il est déjà beaucoup plus difficile d'ajouter des critères extra-financiers très qualitatifs. En partie parce que la réalité observée est elle-même soumise à des appréciations subjectives ou idéologiques (Que va-t-on mieux noter : une politique de santé qui privilégie la prévention et le confort de la vie pour tous ou une politique de santé qui dépense des fortunes en acharnement thérapeutique pour quelques-uns ?)
Mais est-il encore possible d'aboutir à une notation pertinente (à la fois orientatrice et incitatrice pour les acteurs) lorsqu'on a affaire à un système de « régulation administrée » qui peine à refléter une stratégie claire et justifiée ?
 
 
*Le terme « trader », utilisé ici sur le marché de l'électricité, recouvre des pratiques multiformes. Une grande entreprise comme EDF dispose de spécialistes maison qui vendent et achètent de l'énergie au niveau national et international, les yeux à la fois rivés sur le marché et sur des systèmes de prévision complexes, très automatisés, faisant appel à des algorithmes puissants (statistiques, lissage, etc...). De grands acteurs de l'énergie (pétrole, gaz, charbon) font aussi appel à des spécialistes qui tiennent compte dans leurs transactions des différentes sources possibles et de leur coût. Des acteurs plus périphériques (chaînes d'hypermarchés) font appel à des courtiers.
 
**Rappelons que l'énergie des centrales solaires est prédictible, contrairement à celle de l'éolien, ce qui en fait une source d'approvisionnement compatible avec les besoins planifiables d'un réseau de distribution électrique.
 
Michel Dessaigne