Audience syndicale

Les organisations syndicales, leur audience et leur responsabilité

L’audience des organisations syndicales françaises, mesurée au niveau national et interprofessionnel ainsi qu’au niveau des branches professionnelles a été présentée le 26 mai 2021 aux partenaires sociaux réunis au sein du Haut Conseil du dialogue social (HCDS).

Quelques réflexions à chaud.


Des scores agrégés

Il s’agit de l’agrégation des scores enregistrés par les organisations syndicales sur le cycle 2017-2020 - élections professionnelles (Comité social et économique - CSE) organisées dans les entreprises d’au moins 11 salariés entre le 1er janvier 2017 et le 31 décembre 2020 ; élection syndicale TPE, organisée auprès des salariés des entreprises de moins de 11 salariés et des employés à domicile, tenue du 22 mars au 6 avril 2021 ; élections aux chambres départementales d’agriculture, pour les salariés de la production agricole, en janvier 2019. Au total, 5 398 796 salariés ont voté lors de ces différents scrutins.

Donc, 5,4 millions de salariés ont voté et 5,0 millions de suffrages ont été valablement exprimés. Il y avait 14,1 millions de salariés inscrits sur les listes, alors que l’INSEE recense 19,4 millions de salariés (l’écart est du à plusieurs facteurs, donc la méchanceté patronale soulignée par certains organisations n’est pas le seul). Cela signifie que seulement un peu plus d’un quart des salariés ont voté pour choisir qui les représentait. Cette proportion de votants sur inscrits était particulièrement faible dans les TPE (5,4%).

Cinq organisations ont obtenu plus de 8% des suffrages exprimés, celle qui arrive en tête en a recueilli 27%. Mais ces 1,3 million de voix ne représentent que moins de 10% des inscrits et 7% des salariés…

Tous vainqueurs, sauf une

Toutes les organisations syndicales représentatives au niveau national interprofessionnel ou aspirant à la devenir se félicitent. À une exception près, la CGT.

« Ce 26 mai, la CFDT a confirmé sa première place dans le secteur privé (depuis 2018, elle est également première dans les secteurs privé et public confondus). » ; « La Confédération [Force Ouvrière] considère que ce résultat - après celui des élections Fonction publique de décembre 2018 où elle avait confirmé sa première position à l’État et conquis la deuxième place dans la fonction publique hospitalière - conforte son audience auprès des salariés et constitue un point d’appui de conquêtes d’implantations et de syndicalisation. » ; « En obtenant 20,71 % dans son champ statutaire de l’encadrement, et 11,92 % tous collèges confondus, la CFE-CGC conforte sa représentativité au niveau national interprofessionnel. » ; « Avec une audience nationale de 9,50% et 476 565 voix exprimées en sa faveur, la CFTC poursuit sa progression par rapport aux deux premiers cycles de mesure de l’audience (9,3% en 2009-2012 / 9,48 en 2013-2016). » ; « L’UNSA est la seule organisation syndicale non catégorielle à progresser en points et en voix (plus 20 000 par rapport à 2017) et atteint 6 %. » ; « Audience syndicale : Solidaires est représentatif dans de nouvelles branches ».

L’exception

La CGT est la seule centrale syndicale à ne pas mettre la mesure de la représentativité en page d’accueil de son site web le 26 mai. Cette page d’accueil, celle que voient les adhérents qui vont sur le site, affiche : « Carhaix : Festival des vieilles colères ! », « Enquête Télétravail », « Du licenciement à la création d’une SCIC : la lutte donne naissance à Distribue et Vous », « Premières avancées pour les intermittents mobilisés », « Mobilisés, les salariés de la SAM obtiennent une victoire importante ». À part l’enquête télétravail, qui pourrait trouver sa place chez n’importe quelle organisation, le vocabulaire (colère, lutte, mobilisation) est très connoté et, osons le dire, passablement daté. Et la mesure de la représentativité est tue.

Un semblant de prise de conscience de la situation peut cependant se voir dans le communiqué de presse : « Avec ces résultats, la CGT mesure le déficit de présence qu’elle doit combler auprès de tous les salariés quelles que soient leurs catégories socio-professionnelles et leurs diversités pour redevenir première organisation syndicale dans le secteur privé. »

Malgré scissions et querelles de famille, la centrale créée en 1895 avait de beaux restes, mais la CFDT, un pied dans la deuxième gauche un autre dans l’Europe sociale, est passée devant il y a quatre ans et poursuit son avance. Même si celle-ci n’a rien de phénoménal.

Des critères minimalistes

Dans l’état actuel de la législation française, seule une organisation reconnue représentative peut signer un accord collectif, dans l’entreprise, la branche ou l’interprofessionnel.

La loi de 2008 sur la représentativité des organisations syndicales a mis fin à la présomption irréfragable des syndicats affiliées aux cinq organisations « historiques » (CGT, CFDT, FO et CFTC pour l’ensemble des salariés, CFE-CGC pour les cadres), présomption qui permettait à trois personnes -voire à une seule- de constituer une section syndicale sans autres adhérents, et d’être reconnue immédiatement représentative dans l’entreprise.

Le législateur a voulu mettre un peu d’ordre dans cette situation et a ajouté l’audience, mesurée par les résultats des élections, dans les critères de représentativité. Ceux-ci sont désormais le respect des valeurs républicaines, l'indépendance, la transparence financière, une ancienneté minimale, l’audience; l'influence, prioritairement caractérisée par l'activité et l'expérience, les effectifs d'adhérents et les cotisations.

Mais cette audience a été fixée à un niveau très bas dans l’entreprise : 10% des suffrages exprimés au premier tour, quel que soit le nombre de votants. Dans la branche, 8% des voix exprimés suffisent, si l’implantation territoriale est « équilibrée » ; au niveau national et interprofessionnel la barre est aussi à 8% pour les organisations syndicales qui sont déjà « représentatives à la fois dans des branches de l'industrie, de la construction, du commerce et des services ».

Les critères d’audience de 2008 sont tellement bas qu’ils ne sont pas un obstacle à la dispersion syndicale ; 40% des suffrages exprimés ou 25% des inscrits auraient obligé à des regroupements. On peut imaginer que les deux grandes tendances – pour caricaturer « lutte frontale » et « contradictions à résoudre » car les vocables « révolutionnaires » et « réformistes » n’ont plus grand sens - se seraient agglomérées. Cela n’a pas été le cas.

Dispersion et scissiparité

En France, les organisations syndicales fonctionnent pas scissiparité. Que ce soit pour des raisons idéologiques – mon organisation est trop molle, j’en crée une autre – ou personnelles – les sociétés A et B fusionnent, il n’y aura plus d’un délégué syndical de l’organisation X, je veux rester le chef, je crée une section Y qui n’existe pas encore.

Le pays se trouve donc dans une situation assez ubuesque : peu d’électeurs (et peu de syndiqués mais ceci est une autre histoire) et beaucoup de syndicats.

Le problème, particulièrement aigu en France, ne lui est pas particulier. Le nombre de syndiqués et de votants a plutôt tendance à diminuer dans toute l’Europe. Mais restons sur le côté organisationnel. C’est en France que la dispersion est la plus forte. Ne prenons que l’exemple de la Confédération européenne des syndicats, qui regroupe 90 confédérations nationales de 38 pays d’Europe largo sensu. Parmi ces 38 pays, 10 ne comptent qu’une confédération affiliée, 11 en comptent deux, 12 trois. Et dans la plupart des cas, il y a une organisation pour les cols bleus, une pour les cols blancs, parfois une pour les universitaires. Seuls trois pays affichent quatre confédérations (Espagne, Roumanie, Turquie) et deux pays cinq confédérations : la Hongrie et la France. Et encore en France une des confédérations représentative au niveau national, la CFE-CGC, ne fait pas partie de la CES, pas plus que Solidaires qui a obtenu plus de 1% des suffrages exprimés.

On ne peut que s’interroger sur l’énergie dépensée par ces organisations à se chamailler entre elles (et en interne, parfois.)

La question de la participation

La baisse de la participation est notée par tout le monde sauf la CFTC. Elle « interroge » la CFDT et « doit interpeller tous les acteurs de la démocratie sociale » pour la CGT, alors que FO note « une moindre réussite en termes de participation qui demeure cependant dans ce contexte d’un niveau confortant l’importance des syndicats. ». Elle est, d’après la plupart des acteurs, liée aux ordonnances de 2017 et à la « disparition » des représentants de proximité.

Mais il est assez vain de lier mécaniquement la baisse de la participation aux « attaques » gouvernementales et patronales, comme s’il s’agissait d’un phénomène récent.

Les organisations syndicales devraient se poser la question – certaines le font - du pourquoi de la désaffection des travailleurs pour le système actuel de représentation.

Des maux bien connus

Le syndicalisme français a une tradition d’affrontement, avec le patronat mais aussi avec l’État. N’oublions pas que la Révolution française, par les lois d’Allarde et Le Chapelier, a interdit en 1791 toute « coalition », c’est-à-dire ce que l’on appellerait aujourd’hui syndicats ouvriers et patronaux, mais aussi mutuelles et ordres professionnels. Le délit de coalition n’a été aboli qu’en 1864 par la loi Ollivier ; vingt ans plus tard, la loi Waldeck-Rousseau de 1884 légalisait les syndicats.

Historiquement, les corps intermédiaires sont faibles et l’État se mêle de tout, contrairement à certains pays où les partenaires sociaux déterminent seuls les grilles de salaires et autres. On en arrive à voir des conventions collectives dont les minima (négociés par les partenaires sociaux) de certains coefficients sont inférieurs au salaire minimal interprofessionnel, le SMIC (décidé par l’État) ! Quand les syndicats salariaux et patronaux n’arrivent pas à se mettre d’accord, l’État reprend la main, et ceux qui ont refusé tout compromis sont les premiers à hurler à l’atteinte à l’autonomie des partenaires sociaux.

Ce sont les organisations syndicales qui négocient les conventions collectives mais celles-ci protègent tous les salariés, qu’ils soient adhérents ou pas des syndicats signataires, il n’y a donc aucun avantage objectif à être syndiqué. En liaison, le syndicalisme français est institutionnel, les dirigeants de grandes confédérations ont un rôle institutionnel et médiatique qui n’est pas négligeable, cela leur est d’ailleurs fortement reproché par certains qui jugent les organisations syndicales salariales inutiles voire nuisibles et en tout cas illégitimes. On peut noter que les mêmes qui se moquent de la faiblesse syndicale s’indignent de l’hégémonie du syndicat du Livre ou de celui des dockers. Quant aux médias, si la presse écrite est relativement consciente de la dispersion syndicale, les chaînes de télévision ont tendance à dire « les syndicats » sans nuances quand la CGT manifeste car celle-ci est restée le parangon du syndicalisme dans l’imaginaire collectif. Le déclin de la CGT est alors interprété comme celui de tous les syndicats, ce qui n’est pas totalement exact.

Mortels, moribonds, mourants mais pas encore morts

Les syndicats ne sont pas éternels. La question de leur pérennité est posée depuis longtemps. Sans remonter très loin, notons qu’en 2007, le délégué général de l'Université européenne du travail Claude-Emmanuel Triomphe se demandait dans les colonnes du Monde « Les syndicats sont-ils moribonds ?  » et répondait non. Dix ans après, le secrétaire général de la CFDT Laurent Berger rappelait que les syndicats étaient, comme les partis politiques, « mortels » et en septembre 2020 celui de l’UNSA, Laurent Lescure, les voyait « mourants ». Sans compter les polémistes de tous bords mais surtout d’ultra-droite qui se réjouissent de la « mort » des syndicats enterrés par les gilets jaunes. Ce qui est peut-être aller un peu vite en matière de funérailles car depuis - au moins - les années 1970, des comités syndiqués non syndiqués et des collectifs professionnels – voire corporatistes – voient le jour lors de certains conflits avant de disparaitre et même affaiblis, les organisations syndicales sont toujours présentes.

Le CDI à temps plein comme horizon incontournable

Les organisations syndicales, y compris et peut-être surtout les plus "révolutionnaires", sont basées sur les fonctionnaires et les salariés des grandes industries. Pour beaucoup, l’emploi à vie avec progression salariale assurée en fonction de l’ancienneté est non seulement un acquis social – ne parlez pas de privilège ! - à conserver mais un idéal pour toute la société.

C’est dire que les organisations syndicales ont toujours eu du mal, non seulement avec les chômeurs, considérés comme "travailleurs privés d’emploi" avides de retrouver un poste correspondant aux normes de la fonction publique ou des grandes entreprises nationalisées, mais aussi avec les personnes qui ont un travail rémunéré en discontinu. Contrats courts, intérim, plateformes de mise en relation, vrais et faux indépendants, professionnels autonomes… tout ce qui est travail atypique, c’est-à-dire ne relevant pas d’un contrat de travail salarié, à durée indéterminée, à plein temps, est mal perçu (à l’exception des intermittents du spectacle mais il s’agit d’un autre monde).

Bien sûr, certaines organisations syndicales se sont penchées sur le sort des professionnels autonomes, des travailleurs des plateformes, le plus souvent pour réclamer pour ces travailleurs le statut de salarié, mais on n’a pas constaté d’enthousiasme débordant de ces catégories marquées par l’individualisme et les réseaux numériques ni leur adhésion massive aux organisations syndicales, quel que soit le pays européen.

Il faut le reconnaître, même si on le déplore, le syndicalisme européen et notamment français est un syndicalisme d’"insiders" (initié, inclus, bien en place… il n’existe pas d’équivalent francophone exact à ce concept).

Une régénération indispensable

Dans les années 1990, Marc Blondel, le secrétaire général de Force Ouvrière, était la caricature de ce syndicalisme d’insiders, quand il reprochait à Nicole Notat, la secrétaire générale de la CFDT, de prendre en compte l’intérêt général de la population française. Il disait et répétait : « Le syndicalisme n'a pas pour vocation de prendre en charge l'intérêt général qui relève du politique. Le syndicat a à prendre en charge des intérêts particuliers. ». Sans être exprimée aussi crûment, cette attitude sous-tend bien des actions. Combien de syndicalistes de toutes obédiences se sont réjouis d’un accord "sauvegardant l’emploi" par le non renouvellement des intérimaires et des contrats courts ! Et les syndicalistes des entreprises donneuses d’ordre qui débattent lors de la négociation annuelle obligatoire (NAO) à propos des salaires se soucient rarement des conséquences de leurs avancées sur les sous-traitants.

Depuis les années 2000, la RSE (responsabilité sociale – sociétale des entreprises) est devenue un concept fort dans le monde économique, qui a trop de relents d’intérêt général pour être appréciée par FO, alors que les autres confédérations s’y sont intéressées, tôt ou tard, la CFDT la première.

Travailler dans l’entreprise sur la responsabilité sociale-sociétale de celle-ci est une excellente chose. Mais les organisations syndicales, pour se régénérer, doivent quitter l’égoïsme à plusieurs pour assumer elles-mêmes leur propre responsabilité sociétale.

Marie-Noëlle Auberger

<mna@gestion-attentive.com>

(achevé de rédiger le 31 mai 2021, petite modification le 07 juillet 2021)