Dialogue franco-allemand à propos du développement durable


La dixième édition du Dialogue franco-allemand s’intitulait: "Le Développement durable, un nouvel impératif pour l’Europe?". Organisée le 5 juin – jour de l’environnement - et le 6 juin à l’Académie européenne d’Otzenhausen en Sarre, cette rencontre donnait notamment la parole à Jean-Marie Pelt et à Udo-Ernst Simonis, les deux pères de la pensée écologique, en France et en Allemagne, ainsi qu’à de nombreux intervenants. Dans son allocution, Stefan Mörsdorf, le ministre de l’environnement du Land de Sarre, proposait quant à lui de remplacer le point d’interrogation du titre par un point d’exclamation.

 

Les "Trente Glorieuses" ont été celles de l’économie sociale de marché, avec une croissance de cinq pour cent par an, un changement qualitatif dans les conditions de vie de la société, la fin de la mortalité infantile et de la misère, rappelle Hartmut Marhold, directeur du Centre International de Formation Européenne. Après des tentatives désespérées de retrouver ces taux de croissance, la période des trente années suivantes a été moins glorieuse. Les années 90 ont été celles de la finance, des importants retours sur investissement, de la nouvelle gestion financière et des hedge funds (fonds spéculatifs). La bulle de crédit a éclaté avec la crise des subprimes (prêts immobiliers à taux variable aux Etats-Unis). La question de l’épuisement des ressources et celle du changement climatique se posent. Nous sommes à la fin d’une époque, le principe de shareholder value (création de valeur pour l’actionnaire) est révolu, nous avons besoin d’un modèle des parties prenantes, besoin de long terme, de réduction des crédits, à commencer par la dette publique.

 

De la salle, Pierre Matarasso, du CNRS, note que la première révolution industrielle a remplacé le travail par l’énergie, bon marché et abondante, et qu’il s’agit maintenant de remplacer l’énergie, devenue rare et chère, par de l’information, abondante et bon marché.

 

Pour la première fois de l’histoire de l’humanité, une génération est consciente qu’elle risque de priser la génération suivante des possibilités de vivre correctement sur la planète, remarque Jean-Marie Pelt, qui ajoute "la vision darwinienne de la lutte pour la vie dans la nature a justifié dans la société aussi bien la lutte des classes que la concurrence économique. L’écologie m’a appris que la nature ne connaissait pas seulement la compétition mais aussi la coopération, la symbiose, ce qui est termes de société s’appelle la solidarité." La plupart des scientifiques et quelques hommes politiques affirment qu’il faut remettre en cause notre modèle et aller vers le développement durable, en arrêtant le gaspillage des ressources naturelles et de l’énergie.

 

Klaus Wiegandt, de la fondation ASKO Europa, propose de ne pas changer brusquement de modèle mais d’aller vers une durée plus longue des appareils et d’éviter d’importer des produits qui font des milliers de kilomètres, comme du vin d’Australie, de l’eau de France, des fleurs fraîches du Kenya, d’autant plus que celles-ci sont produites aux dépens des cultures alimentaires.

 

La durabilité est porteuse de conflits, affirme Micha Hilgers, psychanalyste. La diversité écologique peut contredire les énergies renouvelables. Faut-il renoncer à un parc industriel parce que des hamsters habitent la zone? à une centrale hydraulique à cause des poissons? L’incapacité à mettre des hiérarchies est la marque d’une pensée totalitaire.

 

La nature est considérée comme un réservoir de matière premières et un dépotoir, déplore Jean-Marie Pelt, il faut renouer avec la nature et sa beauté, beauté qui mène à la transcendance.

 

Trois piliers ou primat de l’écologie?

 

Le développement durable a-t-il trois piliers, l’économique, le social, l’écologique? Non, considère Udo-Ernst Simonis, l’écologique est le fondement des deux autres. Mais, demande–t-il, "comment le primat de l’écologie va-t-il s’imposer dans une économie marquée par les intérêts privés?" Il faut lancer une décarbonisation mondiale et "regarder de plus près le métabolisme industriel".

 

Le trou dans la couche d’ozone a été réduit grâce aux efforts mondiaux mais qu’en est-il de la lutte contre la pauvreté? L’article 3 de la charte du développement durable des Nations Unies parle de répartition équitable des ressources. Notre civilisation privilégie le superflu sans penser aux pauvres du Sud mais aussi du Nord. Thierry Hommel, directeur délégué de la chaire de développement durable à Sciences Po, rappelle que c’est en 1948 pour que les droits de l’Homme ont été consignés dans une charte, bien longtemps après Kant et la Révolution française, et que leur mise en oeuvre n’est pas complète. Ne mettons pas tout sur l’environnement, nous sommes en retard sur les Objectifs du millénaire, l’extrême pauvreté et la faim n’ont pas été éradiquées. L’accès à la santé n’est pas garanti à tous, 90% des moyens sont destinés à 10% de la population mondiale, même si pour la première fois on constate une inversion de la hiérarchie des droits, avec la possibilité de passer outre les droits de propriété intellectuelle en cas d’urgence sanitaire. Ce sont les pays émergents – Afrique du Sud, Brésil, Inde - qui ont poussé à cela mais dans la lutte contre le changement climatique leur position est plus ambiguë. L’UE s’est emparée de ce problème, même si ses engagements ne sont pas suffisants. L’UE doit de rapprocher des pays émergents et écouter leurs besoins.

 

Les "pays seuils" comme la Chine, l’Inde, le Mexique, le Brésil, la Russie, souhaitent la prospérité et se sont engagés dans cette voie avec le modèle occidental coûteux en énergie; les démographes indiquent que nous seront 9 à 10 milliards d’habitants sur la planète en 2050.

 

La Chine s’intéresse à l’environnement, affirme de la salle Pierre Calame, directeur de la Fondation pour le Progrès de l’Homme. Le développement durable est une question centrale en Chine et en Europe. En Chine, le ministère de l’environnement est un ministère particulièrement important, alors qu’il n’en existe même pas aux Etats-Unis, note Udo-Ernst Simonis. Les Chinois sont rapides et avides d’apprendre rapidement, contrairement aux Indiens qui sont trop fiers et ne veulent pas entendre les conseils.

 

Certains pensent que les innovations scientifiques résoudront les problèmes, ils oublient que certains phénomènes sont irréversibles, tels la disparition d’espèces, la diminution de la forêt vierge, les émissions de CO2. Cependant, Stefan Mörsdof est optimiste: la recherche et les nouvelles technologies permettront d’organiser la gestion du monde en sauvegardant les ressources, si on met en place des règles claires et définies sur les ressources et les droits à polluer. Pour Jean-Marie Pelt aussi, la technologie devra être déterminante pour gérer autrement l’énergie et être strict en matière de dégagement de gaz à effet de serre.

 

Le rôle spécifique de l’Europe

 

L’Europe ne représente que 5% de la population mondiale mais c’est le premier marché intérieur au monde, ce qui pourrait lui donner une puissance de négociation. Ses cinq cents millions de consommateurs sont importants pour l’Inde et la Chine, qui se demandent ce que vont devenir les USA.

 

L’Europe a le leadership dans la lutte contre le changement climatique, la mise en oeuvre du protocole de Kyoto s’est fait grâce à elle, il en est de même du protocole de biosécurité (commerce des OGM) mais ce leadership est rarement reconnu à l’extérieur, note Nicole de Paula Domingos, une étudiante brésilienne à Sciences Po. L’Europe se présente verte et solidaire mais sa politique rigide d’immigration empêche l’extérieur de la voir comme telle. Pour relancer l’Europe, il faut que son identité porte plus sur l’environnement que sur le libre marché. De la salle, un participant allemand souligne qu’il convient d’être crédible pour être précurseur. L’Union apparaît floue vue de l’extérieur, reconnaît Jean-Marie Pelt, qui appelle l’Europe à être, selon la formule de Robert Schuman, "modestement exemplaire".

 

La politique française en matière d’environnement est issue du Grenelle de l’Environnement, affirme Bernard de Montferrand, ambassadeur de France en Allemagne.

 

La présidence française de l’Union européenne sera marquée par le volontarisme. Priorité sera donnée à la lutte contre le changement climatique, dont même les Etats-Unis reconnaissent qu’il représente un vrai danger. Le président Sarkozy veut "donner à la France une avance de plusieurs dizaines d’années" en matière de réduction de CO2 et de biodiversité. Un système d’écotaxe efficace a commencé à être mis en place, avec le bonus malus sur les véhicules neufs depuis janvier 2007. Il y aura des économies d’énergie dans la construction, de la transparence, des énergies renouvelables, l’éolien sera multiplié par trois, le transport par rail et par mer favorisé.

 

La France travaillera à ces questions avec tous les Etats-membres et l’environnement est un des domaines phares de la coopération franco-allemande, l’objectif commun étant la diminution des émissions de CO2. Les deux pays ont un mix énergétique et un mix industriel différent, l’Allemagne sort de l’énergie nucléaire, l’industrie automobile a des intérêts divergents de chaque côté du Rhin et la baisse des niveaux de CO2 est dure pour les industries. Il faut donc que les deux pays recherchent des compromis.

 

On peut se passer de certains éléments anglo-saxons comme "Business of business is business", qui ne correspondent pas à la tradition française ni allemande, affirme Raimund Bleischwitz, chercheur au Wuppertal Institute. A la biodiversité dans la nature correspond l’ethnodiversité des langues, des traditions, des religions. "Respecter les différences mène à la paix" assure Jean-Marie Pelt, un choc des cultures serait une guerre mondiale. Le vrai clivage se trouve entre les intégristes, quels qu’ils soient, et les tenants du dialogue.

 

La Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier un des fondements de l’Europe, était de nature industrielle mais inspirée par une philosophie. L’Europe est aujourd’hui engagée dans la création d’une nouvelle politique commune de l’environnement et de l’énergie, à la mesure de l’étape historique que fut la création de la CECA.

 

MNA