Des nouvelles du Cambodge

 Nous avons laissé la situation au Cambodge à la date du 19 février, quand une réunion avait lieu entre les envoyés de grandes marques internationales de vêtements, les organisations syndicales internationales (IndustriALL Global Union et la Confédération syndicale internationale) et des membres du gouvernement cambodgien (voir La Missive n°56). Cette entrevue, sans la présence du patronat local, portait sur le montant du salaire minimal (autant dire le salaire effectif), la législation sociale et le sort des travailleurs emprisonnés suite aux manifestations des 2 et 3 janvier.

 
            Une grève des heures supplémentaires, commencée le 21 février, a touché une partie des usines de confection. La semaine de travail est normalement de quarante-huit heures (huit heures sur six jours) et les heures supplémentaires ne peuvent dépasser douze heures hebdomadaires. Mais il y a un écart entre la loi et la réalité et la semaine de soixante heures, loin d’être le maximum, tend à devenir la moyenne. Pendant une semaine, au bout de huit heures de travail, un bon nombre d’ouvrières s’en allaient. Les revendications portaient toujours sur la libération des manifestants emprisonnés et le passage du salaire minimum à 160 dollars (au lieu de 100 depuis le début de l’année).
 
Marques et syndicats versus industriels et gouvernement
 
            Parallèlement, le Ministère du travail refusait d’inscrire de nouvelles sections syndicales affiliées aux organisations syndicales indépendantes (trois organisations syndicales, le C.CAWDU, la NIFTUC et la FTUWKC, sont affiliées à IndustriALL), disant attendre l’adoption d’une nouvelle loi sur les syndicats, prévue pour la fin de l’année 2014. De son côté, l’association patronale GMAC critiquait la « prolifération » des syndicats dans l’industrie de la confection. Tout cela était en infraction avec la Convention 87 de l’Organisation internationale du travail sur la liberté syndicale, pourtant ratifiée par le Cambodge en 1999.
            Le 8 mars, lors de la journée internationale de la femme (précisément « Journée des Nations unies pour les droits de la femme et la paix internationale »), un meeting était prévu au Parc de la Liberté de Phnom Penh (seul lieu où des rassemblements sont autorisés). Après avoir interdit ce rassemblement, le gouvernement cambodgien multipliait les mises en garde et les mesures d’intimidation (police anti-émeute s’entraînant dans le stade olympique, mobilisation d’un détachement militaire d’élite…). Les syndicats renonçaient à mobiliser les trente mille affiliés et ne convoquaient que les « activistes » pour éviter une confrontation avec la police. Néanmoins, quelques heurts eurent lieu avec les forces gouvernementales qui avaient bouclé les entrées du parc.
            Une grève prévue le 12 mars était ajournée et une nouvelle lettre conjointe des marques et des organisations syndicales internationales appelait au dialogue.
            Le syndicat patronal de la confection de vêtements et de chaussures, le GMAC, affirmait son intention de demander des dommages et intérêts astronomiques (72 millions de dollars !) à des dirigeants syndicaux. Le président du syndicat C.CAWDU, affilié à IndustriALL, était poursuivi pénalement par l’entreprise SL Garment « pour incitation à commettre un acte criminel », en référence à des actes de violence lors de manifestations dans cette usine en septembre 2013, alors même qu’il n’existait aucune preuve de son implication personnelle dans les violences et qu’un document de sortie de crise signé par l’entreprise, le syndicat et l’administration du travail prévoyait qu’aucune action juridique ne serait engagée. Néanmoins, le tribunal lui interdisait toute rencontre avec les travailleurs et lui demandait une caution de 25 000 dollars.
            Le 26 mai, des discussions « de haut niveau » avaient lieu entre le gouvernement, le secrétaire général d’IndustriALL, Jyrki Raina, (qui parlait aussi au nom de la CSI et d’UNI Global Union) et des représentants de huit marques et distributeurs. Le message concerté des marques et des syndicats mondiaux était clair : la stabilité politique et le respect des droits de la personne et des travailleurs/euses sont indispensables pour la poursuite de l’approvisionnement au Cambodge. Les acheteurs (dont H&M, GAP, Puma, Levi’s, Inditex (marque Zara), Debenhams et New Look) confirmaient qu’elles étaient prêtes à payer le prix d’achat impliqué par des salaires plus élevés au Cambodge. Le gouvernement cambodgien et les propriétaires d’usines devaient alors s’accorder sur un nouveau mécanisme de fixation des salaires. Il était aussi demandé la libération des militants arrêtés et la fin des poursuites judiciaires antisyndicales…
            Jyrki Raina résumait ainsi la situation : « Si la GMAC veut sérieusement voir fonctionner les relations sociales, elle doit abandonner les actions auprès des tribunaux. Les marques et les syndicats souhaitent une industrie de la confection battante au Cambodge mais accompagnée de salaires vitaux et de droits syndicaux ».
            Le 30 mai, la cour de Phnom Penh condamnait les syndicalistes emprisonnés à des peines de prison avec sursis, ceux-ci retrouvaient donc la liberté. Dans un jugement séparé, deux syndicalistes de SL Garment étaient aussi libérés mais condamnés à des amendes d’environ deux mille dollars chacun.
            Le combat continuait pour les salaires et les conditions de travail. « IndustriALL va poursuivre son travail avec les enseignes, le gouvernement cambodgien, les syndicats et les employeurs pour obtenir que ces réformes soient justes et rendent l’industrie de la confection cambodgienne durable, dotée de salaires décents, de la liberté d’association et de relations sociales fonctionnelles » affirmait ainsi Jyrki Raina.
            A la mi-juin, le ministre du Travail et de la formation professionnelle, Ith Samheng, déclarait à l’issue d’une réunion de la Commission consultative du travail (commission tripartite employeurs syndicats gouvernement) que l’augmentation du salaire minimum des ouvriers de la confection serait fixée par le mécanisme de consensus. Cette hausse serait discutée au troisième trimestre de chaque année pour être appliquée au 1er janvier de l’année suivante. Cette augmentation devrait donc être discutée dans les trois prochains mois…
 
Délocalisation et productivité
 
            Lorsque le gouvernement a octroyé une hausse de 20% du salaire de base début 2014, le portant à 100 dollars, une partie des industriels du secteur menaça de délocaliser vers la Birmanie, le Bangladesh ou le Vietnam, voire en Afrique. Le salaire minimal est plus faible dans les deux premiers pays mais pas au Vietnam où la productivité est meilleure.
            Le coût de la main d’œuvre ne représente qu’une faible part du coût total de fabrication d’un vêtement (sans parler du transport et de la commercialisation). Le service économique de l’Ambassade de France à Phnom Penh l’évalue à 12% du coût de fabrication, à comparer aux 13% pour l’énergie, l’immobilier, la logistique et l’administration et surtout aux 75% de la matière première. La hausse du salaire n’aurait donc qu’un faible impact sur le coût total. Il faut néanmoins nuancer ce propos car bon nombre d’entreprises travaillant au Cambodge font partie de groupes du monde chinois, verticalement intégrés pour lesquels la donnée la plus significative est plutôt la part du salaire dans la valeur ajoutée. Il est donc particulièrement important que les marques nord-américaines ou européennes acceptent explicitement de supporter le différentiel de prix résultant d’un salaire décent.
            La question importante est celle de la productivité, qui n’est pas aussi bonne au Cambodge qu’en Chine ni même au Vietnam. Elle est insuffisante au Cambodge du fait de la mauvaise santé de la main d’œuvre (horaires effectifs épuisants, mauvaises conditions de travail, voire malnutrition) mais aussi du faible niveau de formation des jeunes ouvrières tout droit débarquées de leur campagne. Une hausse significative du salaire de base permettrait sans doute une amélioration de l’état de santé des ouvrières.
            Pour améliorer la qualification et donc la productivité, l’institut de formation technique aux métiers du textile, financé par l’Agence française de Développement et qui devrait fonctionner en 2015, pourrait jouer un rôle extrêmement important à moyen terme.
            Bien que les industriels n’en parlent jamais, la compétitivité cambodgienne est gravement affectée par le coût de l’énergie. Le sous-développement de la filière électrique est un goulet d’étranglement pour l’ensemble de l’économie et donc pour la filière de l’habillement. Le coût de l’électricité représente en moyenne 6% des coûts de production de la confection, c'est-à-dire l’équivalent de la moitié de ceux du travail.
           
Accentuer ou diminuer la confection-dépendance
 
            L’industrie de la confection représenterait aujourd’hui le tiers du PIB du Cambodge, avant le tourisme et l’agriculture, ainsi que l’essentiel des exportations. La stratégie du moins disant n’est pas forcément tenable à moyen terme et les avantages douaniers consentis au Cambodge par l’Europe et l’Amérique du Nord, lesquelles représentent l’essentiel des débouchés, peuvent toujours être mis en cause si la situation sociale et politique continue de se dégrader.
            Et si des fabricants menacent de quitter le pays si les conditions salariales y deviennent trop bonnes, des acheteurs peuvent aussi partir si celles-ci deviennent trop mauvaises… Déjà, en mai, une marque de vêtements de premier plan révélait avoir réduit son approvisionnement au départ du Cambodge de 50% au cours de l’année 2013 en raison de préoccupations relatives à l’instabilité politique et aux violations des droits de l’homme dans le pays.
            S’il est une bonne chose pour le secteur de la confection que la main d’œuvre soit formée pour devenir plus productive, il conviendrait que les autorités cambodgiennes prennent conscience que la mono-industrie est toujours dangereuse, surtout quand elle se place sur un segment seulement de la chaîne de valeur. Pour passer de la croissance au développement, il faut « noircir la matrice de Léontief », c'est-à-dire multiplier les échanges entre branches industrielles présentes dans le pays. Ce n’est apparemment pas la préoccupation de l’État cambodgien qui ne semble pas vouloir mettre en place une politique économique, se contentant de mettre le territoire et sa main d’œuvre à disposition des voisins beaucoup plus puissants et grands investisseurs que sont le Vietnam et le monde chinois.