Entretien avec Alexandre Grillat CFE-CGC

Adhérent depuis 2000 et secrétaire national de la CFE-CGC depuis mai 2013, en charge des questions de Développement Durable, d’Energies, de Logement et de RSE, Alexandre Grillat exerce d’autre part un mandat d’administrateur salarié parrainé par cette organisation syndicale au sein d’une grande entreprise. Il représente la CFE-CGC à la Plateforme nationale pour la RSE.

Vous représentez la CFE-CGC à la Plateforme pour la RSE, pouvez-vous nous dire votre appréciation des activités de celle-ci ?

Les différents groupes de travail de la Plateforme ont commencé leurs travaux, qu’il s’agisse des premiers états des lieux ou de nombreuses auditions.

Convaincue que la RSE est au cœur de la performance globale et durable mais aussi une question de gouvernance, la CFE-CGC a décidé de s’engager plus particulièrement dans les travaux des groupes de travail 1 et 2 consacrés d’une part au développement de la RSE dans les PME comme levier de compétitivité et de mise en œuvre du développement durable et d’autre part à la transparence et la gouvernance des entreprises. Ces travaux avancent, ils permettent surtout de confronter les points de vue pour progresser ensemble, dans le respect de la diversité de chacun.

Dans le même temps se sont déroulées les auditions sur le projet de loi sur le « devoir de vigilance des sociétés-mères et des entreprises donneuses d’ordre », à l’initiative des députés Dominique Potier et de Philippe Noguès. La CFE-CGC y a pris part, en soulignant notamment que la volonté de davantage responsabiliser les maisons mères vis-à-vis de leurs filiales étrangères et les donneurs d’ordre vis-à-vis de leurs sous-traitants situés à l’étranger allait dans le bon sens mais qu’elle devait également tenir compte de la place des entreprises françaises et européennes dans la compétition mondiale.

C’est donc avant tout une question de pragmatisme et d’équilibre entre intérêts des salariés et intérêts des entreprises, loin de toute approche dogmatique ou politicienne que certains sont tentés d’avoir. Et à ceux qui demandent aux organisations syndicales de les épauler dans leur combat politique contre les entreprises, nous leur répondons : notre responsabilité, c’est avant tout de défendre les emplois, d’aujourd’hui comme de demain, et le pouvoir d’achat des salariés, en particulier de l’encadrement. Et pour y arriver, nous nous plaçons clairement dans une logique gagnant-gagnant entre les salariés et les entreprises !

Et puis les travaux de la Plateforme s’inscrivent dans une actualité qui sert la RSE. Il y a tout d’abord la directive européenne sur le reporting extra-financier. Il y aussi et surtout le Président de la République qui n’a pas hésité, lors de ses vœux aux acteurs économiques et sociaux du pays, à appeler de ses vœux un pacte de responsabilité qui rénove le dialogue social et renforce les Institutions Représentatives du Personnel. A la CFE-CGC, nous lui disons chiche.

Dans pacte de responsabilité, il y a responsabilité comme le R de RSE. Faisons donc de ce pacte l’occasion pour l’économie française de franchir un nouveau cap en matière de RSE, en liant compétitivité, investissements, emplois et dialogue social. Nous sommes en effet convaincus que les gains de compétitivité que permettront les baisses de charge doivent être réinvestis dans les outils de production, dans la préparation de l’avenir via l’innovation et la montée en gamme mais aussi dans le capital humain, à savoir via des embauches et la montée en compétences des salariés. Et en aucun cas être distribués aux actionnaires via les dividendes.

En rénovant le dialogue social et en améliorant la gouvernance des entreprises grâce à ce pacte de responsabilité et à l’action des organisations syndicales, je suis convaincu que nous pourrons faire de véritables progrès en matière de RSE au sein des entreprises. Rénover le dialogue social, le rendre plus responsable en donnant aux salariés les outils leur permettant de devenir les premiers ambassadeurs de la RSE, c’est bien la position que la CFE-CGC défend depuis plusieurs mois au sein de la Plate-forme RSE… avec un seul objectif : que la RSE permette de Redonner du Sens.

C’est bien dans cette perspective que la CFE-CGC revendique la création d’une commission obligatoire au sein du Comité d’Entreprise dédiée à la RSE et au Développement Durable. C’est seulement ainsi que les engagements RSE des entreprises pourront à la fois être débattus et challengés au sein de l’entreprise. Alors que l’État a demandé aux entreprises et aux organisations syndicales de s’engager dans ce pacte, ce que la CFE-CGC a décidé de faire, nous demandons que l’État lui-aussi s’engage. La RSE est pour nous un sujet sur lequel l’État peut passer du discours aux actes

Vous semblez irrité contre les positions défendues par certains acteurs de la Plateforme…

Oui, alors que la Plateforme constitue une réelle avancée en créant un lieu de débats, d’échanges, de compréhension mutuelle et de recherche de consensus, je constate chez certains la volonté de s’appuyer sur les règles de gouvernance pour essayer d’imposer leurs vues en l’absence de consensus. Ceci n’est pas conforme à l’esprit des travaux de la Plateforme et je l’ai signalé dès sa mise en place. Tant qu’il s’agit de débattre et de construire des positions communes, tous les acteurs, par leurs compétences, sont légitimes.

Mais s’il s’agit de transformer la Plateforme en instance décisionnaire, alors la question des règles démocratiques doit être posée, à savoir s’assurer de la représentativité des acteurs de la Plateforme, ce qui passe par la mesure de l’audience que seules des élections garantissent. Pour la CFE-CGC, ce point est d’autant plus crucial que les organisations syndicales doivent elles faire la preuve de leur représentativité depuis la loi d’août 2008.
Et comme je le disais précédemment, il est indispensable que nous abordions les travaux de la plateforme dans une logique gagnant-gagnant, sans créer d’oppositions stériles entre les pôles.

Pourquoi ne pas traiter la distribution de dividendes et le réinvestissement de manière différenciée d’un point de vue fiscal ?

C’est ce que nous demandons à l’État dans le cadre du pacte de responsabilité. Que la fiscalité soit dure quand l’entreprise privilégie la distribution de dividendes, et qu’elle soit adoucie quand la priorité est donnée à l’investissement industriel, technologique et bien évidement humain.

Cela ne peut-il pas accélérer la délocalisation fiscale ?

Je ne le crois pas, la France reste attractive par la qualité de son capital humain, qui est la clef de la compétitivité d’un pays.

Que pensiez-vous de la proposition de Louis Gallois, de mettre en sus des représentants des salariés un représentant de la filière ?

Louis Gallois a fait des propositions ambitieuses en matière de gouvernance d’entreprise responsable, parce qu’il est convaincu que le redressement industriel du pays passe par une plus grande implication des salariés dans la gouvernance de leur entreprise. La loi du 14 juin 2013 en a gardé l’esprit mais en a réduit l’ambition. Cette proposition d’avoir un représentant de la filière aurait mérité le temps de la réflexion, même si le débat sur la sous-traitance socialement responsable a davantage sa place dans une commission RSE du Comité d’Entreprise.

Comment faire pour que la RSE progresse dans les entreprises?

Certains chefs d’entreprise sont loin de la transition managériale qu’impose pourtant la RSE. Ils considèrent la RSE comme une contrainte de plus alors que c’est une opportunité de faire progresser l’entreprise. La bonne volonté ne suffit donc pas si nous voulons voir la RSE progresser. Et comme la CFE-CGC est convaincue que les entreprises n’auront une performance et une compétitivité dans la durée que si elles suscitent l’adhésion et l’engagement de leurs salariés, nous croyons que les salariés sont en première ligne pour faire progresser la RSE. Donnons-leur les outils pour y parvenir !

Les parties prenantes externes occupent donc une place secondaire par rapport aux parties prenantes internes ?

Non, puisque nous sommes convaincus que toute entreprise est intimement liée à son écosystème environnemental, sociétal mais aussi social. La RSE est donc multi-facettes mais ne nous voilons pas la face : nous plaçons les salariés au cœur de la RSE car nous faisons de la qualité du dialogue social et du capital humain nos priorités. Nous sommes aussi convaincus que les salariés sont les mieux placés, s’ils sont correctement outillés, pour challenger l’effectivité de la démarche RSE de leur entreprise, la faire progresser de l’intérieur et ainsi analyser la place de leur entreprise dans son écosystème.

Les salariés sont-ils vraiment concernés par les impacts de l’action de l’entreprise à l’extérieur ?

Pas toujours, mais les lignes bougent. Nul doute que la création d’une commission RSE constituerait un levier pour accélérer le mouvement en faisant mieux prendre conscience aux salariés et à leurs représentants des impacts de l’entreprise sur son environnement.

Rappelons que le Conseil d’administration et le Comité d’Entreprise sont des lieux centraux de débat dans les entreprises. La CFE-CGC est convaincue que si les représentants des salariés y disposent de réels leviers d’action, ils pourront nourrir et a minima initier le débat sur la RSE, y compris en insistant sur le risque d’image pour l’entreprise lié à l’absence de démarche RSE. Et en obligeant à réellement débattre de la RSE, les représentants des salariés et les organisations syndicales ancreront la RSE dans la réalité opérationnelle de l’entreprise, loin des pratiques de green washing dont certaines entreprises sont adeptes.

Y aurait-il délit d’entrave si cette commission n’est pas créée ?

Il faut dépasser la seule bonne volonté et passer par une obligation légale. Mais je note que certaines entreprises ont d’ores et déjà créé des comités spécialisés du Conseil d’administration dédiés au développement durable, à l’éthique et à la responsabilité sociétale. Les esprits évoluent, preuve que la RSE est progressivement intégrée dans la réflexion stratégique des entreprises. Je ne suis pour autant naïf, nous avons encore beaucoup de progrès à faire. Allons-y step by step. Et donnons aux salariés les moyens d’agir, dans les CE mais aussi par les Conseils d’Administration avec des administrateurs salariés plus nombreux et mieux formés.

Il est une catégorie de parties prenantes qui n’est pas totalement interne ni vraiment externe, les personnes qui travaillent chez les sous-traitants, y compris sur site. Quelle place leur donneriez-vous ?

Quand une entreprise maltraite ses sous-traitants, c’est souvent le signe d’un diktat de la création de valeur actionnariale, et les salariés en subissent tout autant les conséquences que les sous-traitants. C’est pourquoi je crois que la commission RSE que nous appelons de nos vœux est le lieu idéal pour débattre de la sous-traitance socialement responsable.

(Propos recueillis le 13 février 2014, relus par l’intéressé)