Financiarisation des entreprises et dialogue social

Quels impacts la financiarisation croissante des entreprises a-t-elle sur les salariés et leurs représentants? Une équipe formée de consultants du cabinet Syndex et d'enseignants au Centre National des Arts et Métiers a, dans le cadre d'une étude de l'Institut de Recherches Economiques et Sociales (IRES), tenté de répondre à cette question d'une actualité brûlante. Elle a pour ce faire passé en revue la littérature sur la financiarisation, qui ne se préoccupe guère du monde salarial, mené une enquête de terrain auprès de représentants des salariés et capitalisé des missions d'expertise dans des entreprises sous LBO.

 

L'étude met en évidence que le cadre classique des entreprises dans lequel les représentants des salariés ont depuis longtemps situé leur rôle et leurs actions tend à être à la fois dilué et éclaté par une logique de financiarisation, qui réduit l'entreprise à un rouage d'une mécanique financière exogène. Celle-ci est de plus en plus pilotée par toute une "industrie de la finance", qui s'est déployée avec la montée en puissance de la finance de marché et qui est relayée en interne par le développement de la "corporate governance". Elle est motivée par la recherche de liquidité et de rentabilité des placements sans cesse croissante, induisant un raccourcissement des horizons de gestion et un transfert des risques, tant au sein de la sphère financière que vers la sphère productive. Cette industrie financière se distingue par la complexité croissante des montages financiers, profitant à de nombreux acteurs financiers, ainsi que par son aptitude à contourner les réglementations. Les pratiques des fonds d'investissement et les montages LBO, plus particulièrement étudiés, en sont l'illustration la plus aboutie.

 

Intensification et individualisation du travail

 

Les entretiens effectués auprès de représentants des salariés soulignent un sentiment unanimement partagé de confrontation à de nouvelles logiques de fonctionnement qui modifient les règles du jeu antérieures. La pression exercée sur les salariés prend des formes renouvelées, notamment à travers la politique d'individualisation des rémunérations, un puissant dispositif d'incitation à l'accroissement des performances financières et par le maintien de l'organisation en situation de sous-effectif permanent. L'intensification de la charge de travail et la mise en concurrence des salariés conduisent à une fragmentation des collectifs et à une perte de sens du travail réalisé.

 

L'exercice des prérogatives syndicales devient plus difficile en raison de cette logique de fonctionnement, qui vise à contourner le collectif pour développer des relations bilatérales entre dirigeants et salariés, de la complexité et la volatilité des périmètres à prendre en compte, ainsi que de l'opacité de la mécanique financière d'ensemble.

 

Mais l'action est possible

 

Face à ce besoin de nouveaux repères, des leviers d'actions sont esquissés, comme la mobilisation des droits existants en matière d'information et de consultation des représentants des salariés, l'utilisation des zones de vulnérabilité de ces nouveaux modes de propriété "financiarisés", ou encore l'utilisation des nouveaux champs de légitimité revendiqués par les entreprises (RSE) pour promouvoir une meilleure prise en compte des intérêts des salariés.

 

Isabelle Chambost, cabinet Syndex

Christian Hoarau, Conservatoire national des Arts et Métiers

Pascal Pons, cabinet Syndex

Patrick Roturier, cabinet Syndex

Emmanuel Tarrière, cabinet Syndex

 

LBO: Leverage buy out , technique de financement avec effet de levier qui permet de racheter une entreprise grâce à un fort endettement et conduisant in fine à faire payer le rachat de l'entreprise cible par celle-là même.

RSE: responsabilité sociale des entreprises, ou la prise en compte par l'agent économique des conséquences de ses actions sur les autres acteurs sociaux, dits parties prenantes.