Crise financière: le procès des responsables

Auteur de Capitalisme ou démocratie? L'alternative du XXIème siècle (Grasset, 2006), Marc Fleurbaey est économiste, directeur de recherches au CNRS. Il nous dit ici que la crise de 2008 ne peut pas être réduite aux conséquences des agissements de spéculateurs ou d'escrocs mais qu'elle est le fruit logique d'un système où le pouvoir est concentré dans les mains d'une élite économique ne se souciant que de ses propres intérêts. La démocratie économique n'empêcherait pas les problèmes de surgir mais elle constituerait un frein à l'aventurisme des puissants.

 

Les appels à châtier les responsables de la débâcle financière peuvent sembler naïfs quand on sait que la formation puis l'éclatement d'une bulle n'est pas dû à quelques spéculateurs mal intentionnés mais à un ensemble beaucoup plus large d'acteurs qui, chacun étant rationnel pour son propre compte, ont tous contribué néanmoins à la catastrophe collective. Chercher des coupables dans un tel contexte est au mieux un réflexe policier, au pire une incitation malsaine à sacrifier des boucs émissaires. Au fond, les vrais responsables sont les décideurs politiques qui ont accepté, encouragé, soutenu la vague de déréglementation qui a permis aux banques de jouer avec des titres mal évalués. Mais les gouvernements eux-mêmes se sentaient contraints par la concurrence internationale d'accompagner la mondialisation des capitaux et ne pensaient guère avoir d'autre choix que de suivre le mouvement de libéralisation financière. Là encore, dans le concert des nations, la rationalité individuelle est compatible avec l'irrationalité collective.

 

Les responsables et les victimes

 

L'appel à la chasse aux responsables a pourtant quelque chose de juste et de très intéressant. Ce qui fait problème dans une crise de ce genre, c'est en effet le fossé qui sépare le monde des responsables immédiats de la mauvaise gestion du risque et celui des vraies victimes de la récession qui s'ensuit. Les multiples expulsés dont les logements sont saisis, les innombrables personnes qui perdent leur emploi, les salariés américains dont le capital-retraite a fondu vont subir les conséquences de décisions auxquelles ils n'ont pas participé, et qui ont été prises au-dessus de leurs têtes. Les dirigeants des banques et des fonds spéculatifs qui ont été à l'origine immédiate de l'ébranlement de l'ensemble du système bancaire puis du krach boursier n'ont guère pris de risque pour eux-mêmes, leur niveau de vie restant, même en cas de perte d'emploi, très supérieur à celui du commun des mortels. Alors que cette élite joue à se faire peur avec l'argent des autres, avec la quasi certitude que l'Etat veillera au grain en cas de grosse difficulté, ce sont les soutiers du système qui souffrent quand le jeu tourne mal.

 

Concentration du pouvoir économique

 

Loin de révéler une opposition entre un capitalisme entrepreneurial vertueux et les flibustiers de la finance, une telle crise est symptomatique d'un trait saillant, plutôt pré-moderne que post-moderne, de l'organisation de tout notre système économique: le pouvoir économique est concentré en les mains d'une élite qui n'a pas de légitimité démocratique pour exercer une telle influence sur la vie de la population. Ceci s'observe aussi bien dans l'industrie, où les joutes d'entrepreneurs ne prennent pas assez en compte les conséquences de leurs jeux dangereux sur les salariés, que dans la finance où l'épargnant de base ne sait pas bien à quoi sert son argent. Des élites qui jouent avec la vie des autres, voilà une pratique ancestrale qui a cours depuis des temps immémoriaux, mais qui paraît bien anachronique à l'époque moderne où la valeur de l'autonomie personnelle est primordiale et où l'on reconnaît à chacun le droit de maîtriser son destin. Laurence Parisot n'a pas tort de s'élever contre une mainmise excessive de l'Etat sur l'économie à l'occasion de cette crise, car l'étatisme étouffe l'autonomie des acteurs. Mais le discours patronal veut avant tout protéger ce qu'il y a de plus archaïque dans notre société, à savoir l'extrême dépendance du plus grand nombre à l'égard de quelques dirigeants économiques. C'est cela qu'il faut changer si l'on veut retrouver un niveau de prise de risque raisonnable dans tous les secteurs de l'économie.

 

La démocratie contre l'aventurisme

 

Les solutions pour une répartition plus équitable du pouvoir de décision sont connues depuis l'émergence de l'idéal démocratique, et consistent à faire en sorte que ceux qui ont à subir les conséquences des décisions à prendre puissent participer à leur élaboration, directement, ou indirectement par l'intermédiaire de représentants élus siégeant aux instances où se prennent ces décisions. Les intérêts des salariés doivent ainsi être dûment représentés et pris en compte dans la gestion des entreprises, comme ceux des épargnants dans la gestion des banques et des fonds de pensions. Les rémunérations excessives des dirigeants d'entreprises, les bonus inconsidérés distribués par les banques – dont on soupçonne le rôle de facteur aggravant dans la crise financière – seraient automatiquement sous contrôle et ramenés à des proportions raisonnables si le pouvoir de décision était mieux réparti. Une telle démocratie économique ne garantira pas que les décisions prises soient toujours bonnes, elle n'évitera pas toutes les fluctuations économiques, et n'empêchera pas même que d'autres krachs puissent survenir, mais elle constituera un garde-fou utile contre l'aventurisme des élites, une garantie de meilleure gestion, et elle s'impose si l'on veut, tout simplement, respecter ceux qui sont au bout de la chaîne des conséquences.

 

L'idée de la démocratie économique vient d'une longue tradition qui remonte à John Stuart Mill et est défendue aujourd'hui par des auteurs comme Michael Walzer, Amartya Sen et Joseph Stiglitz. Elle est embrassée en France par de nombreux courants de pensée politique (depuis le gaullisme originel jusqu'à la gauche de la gauche) qui veulent mettre l'humain au centre des décisions économiques. La crise actuelle leur donne une fois de plus raison, et accuse les prétendus libéraux qui défendent la jouissance des puissants au lieu de promouvoir la liberté de tous.

 

Marc Fleurbaey