Edito: Crise et démocratie

Marie-Noëlle AubergerCe numéro de La Missive qui clôt l'année 2008 est un peu particulier car de nombreux auteurs extérieurs à l'association nous ont fait le plaisir de nous livrer leurs réflexions sur la situation à un moment où la crise mondiale s'est suffisamment développée pour conduire un certain nombre d'Etats à intervenir dans l'économie. Experts comptables, consultants, enseignants, chercheur, homme d'affaires et conseiller du politique, syndicalistes et administrateurs d'entreprise, Pierre Alanche, Jean-Claude Bertrand, Isabelle Chambost, Michel Faure, Marc Fleurbaey, Roger Godino, Christian Hoarau, Patrick Larradet, Philippe Pesteil, Pascal Pons, Patrick Roturier, Emmanuel Tarrière, se livrent à des analyses largement convergentes.

 

La déréglementation à laquelle les Etats, et d'abord les occidentaux, ont procédé dans le dernier quart du XXème siècle a laissé le champ libre aux marchés financiers, lesquels ne se sont pas autorégulés. La crise n'est pas une simple crise financière, ce ne sont pas des vendeurs de crédit sans scrupules qui ont mis à mal l'économie mondiale: ils n'ont été que le détonateur.

 

Les traders fous et les escrocs mondains dont les turpitudes sont révélées aujourd'hui ne doivent pas être le bosquet d'arbres qui cache la forêt immense: la finance n'est plus au service de l'économie productive mais a assujetti cette dernière. L'entreprise est réduite à un rouage d'une économie financiarisée, alors même que le pouvoir économique s'est concentré. Les conseils d'administration sont caractérisés par la cooptation et l'opacité, les administrateurs et hauts dirigeants fonctionnent en cercle fermé.

 

La crise est celle d'un système basé sur l'avidité qui n'a pas de garde-fou. Et comme l'analysait au printemps l'Observatoire de la finance (1), les excès commis par des acteurs cupides entraînent des procédures qui les déresponsabilisent encore. Les actionnaires des grandes sociétés sont de plus souvent des actionnaires de court terme qui ne sont pas tellement intéressés par la pérennité de l'entreprise et moins encore par son ancrage territorial, les délocalisations représentent un moyen – parfois illusoire – de maximiser la "valeur actionnariale", peu important le coût social de ces décisions. Parallèlement, les collectifs de travailleurs s'effritent, le travail est un simple moyen de se procurer du pouvoir d'achat, il a perdu le sens que lui accordaient un grand nombre de salariés.

 

Nos auteurs considèrent tous qu'une gouvernance plus démocratique des entreprises est indispensable. Les parties prenantes internes – particulièrement le travail – et externes – notamment le consommateur, la société civile – ont un rôle à jouer dans les décisions économiques dont leur vie dépend.

 

Pour réformer le capitalisme, il faut changer sa cellule de base, l'entreprise . La présence systématique d'administrateurs salariés permettrait de rééquilibrer de la société de capitaux vers l'entreprise, du financier vers l'économique, du court terme vers la pérennité, nous disent des syndicalistes qui ont vécu l'expérience. Pour sa part, Roger Godino n'est pas favorable à la présence de salariés au conseil d'administration mais il propose de remplacer le système moniste du conseil d'administration par le système dual de la société à directoire et conseil de surveillance, d'autres parties prenantes que les actionnaires pouvant siéger dans ce dernier. Comme levier d'action efficace pour aligner les intérêts de l'entreprise sur l'intérêt général, il préconise une fiscalité différenciée, le taux de l'impôt variant en fonction des appréciations données par des cabinets de notation externe. Une telle proposition renvoie à l'aspect macroéconomique de la gouvernance et à la construction des normes servant de base à la notation.

 

Pas plus que n'était réalisable "le socialisme dans un seul pays", la régulation par l'impôt n'est possible dans le seul cadre national, on est donc renvoyé à la question d'une forme de gouvernance mondiale ou du moins continentale. Et la construction des normes internationales pour l'action et le contrôle des entreprises n'est pas achevée. Nous aurons bientôt à y revenir.

 

Marie-Noëlle Auberger

(1) Voir La Missive n°30 "Des financiers suisses et le bien commun"