Chypre: ethnialisme et bétonnage

La république de Chypre est l'un des dix "nouveaux entrants" dans l'Union européenne mais bien qu'elle parle théoriquement au nom de toute l'île, dans les faits elle n'en contrôle que la partie sud, la zone nord autoproclamée "république turque de Chypre nord" n'étant reconnue que par Ankara. Dressées l'une contre l'autre par le colonisateur anglais puis par les extrémistes des deux nations, les deux communautés se sont livrées à un mutuel nettoyage ethnique dont les points forts furent 1963 et 1974. Le "plan Annan" aurait du permettre à l'île d'entrer dans l'Union, réunifiée. En effet, le secrétaire général de l'ONU avait prévu la constitution d'un Etat fédéral et quelques jours avant le 1er mai 2004, les deux parties étaient invitées à se prononcer par référendum. Réfutant le maintien d'un contingent de l'armée turque et exigeant le départ des colons anatoliens, les citoyens du sud, assurés d'entrer dans l'Union même seuls, ont voté aux trois quarts "non" alors que ceux du nord votaient aux deux tiers "oui" malgré leur président et leader historique Rauf Dentash pour qui la république turque de Chypre nord durera toujours.

 

"Les Chypriotes turcs ont voté comme des Chypriotes et les Chypriotes grecs comme des Grecs" appréciait alors un délégué au Conseil de l'Europe. L'élection présidentielle du 17 avril qui a donné la majorité à Mehmet Ali Talah, partisan de la réunification, en fait une nouvelle démonstration.

 

Il est vrai qu'au sud le visiteur a l'impression d'être dans une province d'Athènes: il n'y a que les musées et les casernes de pompiers qui arborent les seuls drapeaux chypriote et européen; les couleurs grecques sont partout ailleurs, en particulier devant les églises, avec ou sans le drapeau byzantin, et souvent sans le drapeau de la république. Cet ethnialisme exacerbé semble oublier que l'invasion turque de 1974 fut provoquée par le coup d'Etat tenté par les partisans du rattachement à la "Grèce des Grecs chrétiens" des colonels. Devant un graffiti demandant l'enosis, un Français se dit "vive la laïcité" et soupire de soulagement à la pensée que le traité constitutionnel n'inclut pas de références religieuses.

 

La position géostratégique de Chypre, entre Europe, Afrique du nord-est et Proche Orient, a largement déterminé son histoire. Chypre se développe, surtout la partie sud, qui est aujourd'hui beaucoup plus prospère que le nord qui dispose de la majorité des ressources naturelles mais est soumis à boycott international. Avec un PNB par tête de quinze mille euros, Chypre est le plus riche des nouveaux entrants dans l'Union. Il n'a ainsi pas accès aux aides sectorielles mais cela changerait en cas de réunification.

 

Le tourisme est le secteur qui contribue le plus au PNB de l'île d'Aphrodite mais il est gourmant en eau douce et contribue, dans une période longue de sécheresse relative, à surexploiter les ressources. Les infrastructures touristiques se trouvaient surtout sur les côtes nord et est et la partie chypriote grecque a construit complexes hôteliers et résidences de loisirs à tout va. Presque toute la côte sud est bétonnée ou en voie de l'être, les programmes de construction sont annoncés dans chaque espace non bâti et la publicité des promoteurs immobiliers est omniprésente. Les quelques secteurs encore préservés sur la côte ouest sont menacés, on souhaite aux villageois et aux générations futures que Chypre se dote de l'équivalent d'une loi littoral. Il n'y a pas de politique chypriote de l'environnement. En attendant, l'Union européenne et l'Unesco se livrent à la sauvegarde archéologique et à la réhabilitation immobilière des vieux quartiers, y compris dans la partie nord. Le deuxième secteur d'importance est celui de la finance. Les facilités fiscales du secteur "off shore" qui ont valu à Chypre une réputation de "lessiveuse d'argent sale" sont amoindries depuis le processus d'adhésion mais Chypre reste un centre financier international. Les autorités cherchent aujourd'hui à développer le secteur des services de haute technologie.

 

MNA