Edito: Mesurer la RSE

Marie-Noëlle AubergerComment mesurer la responsabilité sociétale des entreprises? Comment apprécier objectivement la façon dont la direction prend en compte les externalités produites par l'action de l'entreprise, la manière dont elle répond aux demandes explicites et implicites des parties prenantes?

 

Le rapport extra financier produit par des entreprises de plus en plus nombreuses, qu'il soit baptisé "de développement durable", "sociétal" ou autrement, contient des éléments qualitatifs et des indicateurs chiffrés. Mais quels sont les items sur lesquels portent les éléments qualitatifs, quels sont les indicateurs employés ? Et qu'y a-t-il derrière les indicateurs?

 

Prenons un exemple simple. Du point de vue de la sauvegarde de l'emploi, qui est le plus responsable, l'entrepreneur qui assure l'emploi à vie à ses "titulaires" et gère les fluctuations d'activité par le recours à des CDD et de l'intérim ou bien celui qui embauche et licencie en fonction de son carnet de commandes mais peut assurer que toute personne quittant l'entreprise sera plus employable que lorsqu'elle y est entrée? On ne peut répondre à cette question que si on a préalablement défini ce qu'on entendait par attitude responsable.

 

La pertinence des indicateurs n'est pas toujours évidente. Dans un petit kit d'autodiagnostic développement durable proposé au consommateur citoyen, il est bien mieux côté de prendre une douche qu'un bain, celle-là étant censée utiliser moins d'eau que celui-ci ; entendre un adolescent chanter une demi-heure sous la douche ouverte à fond peut rendre sceptique sur la valeur de cet indicateur. Moins anecdotique, la supériorité des salaires pratiqués dans l'entreprise avec ceux du pays ou de la branche est considérée comme un point positif, ce n'est pas pertinent si elle a été obtenue par externalisation des métiers peu qualifiés et donc peu rémunérés.

 

Les instruments de la RSE - lignes directrices, questionnaires de notation, kits d'autodiagnostic - sont variés, ils ne permettent pas la comparaison immédiate entre les entreprises. Dans des analyses publiées récemment, l'ORSE, dans son Guide des organismes d'analyse sociale et environnementale, et l'association des comptables généraux accrédités au Canada, CGA-Canada, déplorent le manque de convergence des méthodes d'analyse extra financière qui ne permet pas les comparaisons. La tentation est grande de normaliser les instruments, voire de certifier leur utilisation par un organisme extérieur afin de garantir l'objectivité. Mais la certification par un organisme extérieur ne résout pas le problème de fond, elle ne fait que le déplacer.

 

Les indicateurs mesurent l'adéquation à des critères qui se réfèrent eux-mêmes à un corpus de référence qu'il faut bien qualifier d'idéologique. Par exemple, le nombre de litres d'eau consommée est un indicateur, le critère étant l'utilisation raisonnable de l'eau, qui renvoie à un principe: ne pas gaspiller une ressource rare, gérer la planète. Le corpus de référence était religieux pour les Quakers qui ont inventé le concept d'investissement éthique. Aujourd'hui, on fait plus généralement référence aux conventions fondamentales de l'OIT et à la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, ainsi qu'aux lignes directrices de l'OCDE. Mais il n'existe pas de constitution mondiale, de textes indiscutés.

 

Le 8 juin à Bruxelles, le Conseil économique et social européen a adopté un avis sur les instruments de mesure de la RSE qui, sans privilégier l'un ou l'autre instrument, pose leurs caractéristiques nécessaires. Ce texte, dont l'équilibre a permis son adoption à une large majorité, est né à l'initiative d'une conseillère française, Evelyne Pichenot, qui avait pris comme expert l'auteur de ces lignes. L'avis considère que les instruments devraient faire référence aux principes internationalement reconnus ainsi qu'à l'acquis communautaire, et s'adapter aux diverses situations - selon les secteurs, la taille des entreprises, le caractère lucratif ou non, les territoires-. Les instruments doivent être clairs sur le plan idéologique - en affichant le corpus de référence - et sur le plan technique - en déterminant des indicateurs cohérents, pertinents et fiables-.

 

Les instruments ne sont pas bons ou mauvais par essence, ils se référent à un contexte sociologique et historique précis et au point de vue de l'utilisateur. Ce qui est délocalisation pour l'un est arrivée de nouveaux investissements pour l'autre. C'est pourquoi il nous semble que les instruments n'ont de sens que dans un dialogue avec les parties prenantes concernées. Celles-ci ayant des intérêts différents, voire divergents, l'exercice n'est pas simple. Paul Valéry disait "tout ce qui est simple est faux, tout ce qui est compliqué est inutilisable" , ce n'est pas une raison pour ne pas essayer d'améliorer les instruments de la RSE.

 

Marie-Noëlle Auberger