Une acquisition responsable?

« Vigeo Eiris et Moody’s Investors Service s’allient et consacrent la reconnaissance et la valeur incontournable de l’évaluation extra-financière » c’est ainsi que Vigeo Eiris a annoncé le 15 avril 2019 la prise de contrôle de son capital par l’une des trois grandes agences de notation financière mondiales.

Chez Moody’s, c’est : « Moody’s acquisition of a majority stake in @VigeoEiris furthers Moody’s ongoing commitment to enhancing transparency and creating standards in #ESG and contributes to Moody’s vision to become a global leader in ESG risk assessments. », soit la prise de participation majoritaire de Moody dans Vigeo Eiris renforce l’engagement continu de Moody à améliorer la transparence et la création de normes ESG et contribue à l’ambition de Moody de devenir un leader mondial de l’évaluation des risques ESG.

Une alliance, dit l’absorbé; une acquisition majoritaire, dit l’absorbant.

 Quel est le sens de cet achat ?

 Interrogées conjointement chez BFM Business, la présidente de Vigeo, Nicole Notat, disait que les métiers étaient différents mais complémentaires et la directrice de Moody’s France, Myriam Durant, répétait que la notation ISR intéressait Moody’s en tant que facteur jouant sur la solvabilité de l’entreprise.

« C’est une consécration de ce qu’on a fait depuis seize ans » affirmait l’une, tandis que l’autre soulignait que depuis la COP21, les marchés financiers et les acteurs de ces marchés se posaient de plus en plus de question sur la manière d’intégrer ces risques extra-financiers dans les analyses financières.

Moody’s regarde ces questions de risques extra-financier depuis de nombreuses années, la firme est convaincue que la notation ESG (Environnement Social Gouvernance) prend en compte les risques qu’une mauvaise attitude ferait courir à l’entreprise. L’Europe est « en avance » sur les États-Unis en ce domaine : le vieux continent compte plus de dix mille milliards d’euros d’actifs ISR (Investissement socialement responsable), et les États-Unis moins.

 Combien de temps durera l’autonomie ?

 Si ce rachat est qualifié de « belle opportunité de croissance pour les deux maisons », on se trouve tout simplement, comme on l’a vu dans d’autres domaines, dans le cas d’une moyenne entreprise qui a développé une innovation mais n’a pas les moyens de ses ambitions et d’une multinationale qui s’offre à bon compte une expertise qu’elle n’a pas su développer en interne. Le siège social, la marque, la méthodologie de Vigeo-Eiris resteront autonomes dans un premier temps, mais il s’agit bien d’intégrer ces critères dans les notes financières le plus rapidement possible. Une fois que cela sera fait, pourquoi ne pas absorber tranquillement la filiale européenne et ramener le centre de décision à New-York ?

Ce ne serait pas la première fois qu’une technique initiée et développée en Europe serait appropriée par un acteur des États-Unis qui le diffuserait ensuite mondialement après y avoir apposé son sceau.

 De la niche à la norme

 Marché de niche lors de la création de Vigeo, la notation ESG intéresse depuis la COP 21 tous les segments de marché ; tous les investisseurs se demandent comment appréhender les risques extra-financiers qui pourraient avoir un impact sur l’aptitude à rembourser la dette.

« La notation dite extra-financière est plus que jamais en train de devenir financière. » souligne Novethic qui voit dans l’opération Moody’s Vigeo le dernier symbole de ce basculement. Alors, l’ancienne syndicaliste a-t-elle vendu son âme, « plongé la tête la première dans le capitalisme international » ou bien « impose [-t-elle] au capitalisme financier international la prise en compte des facteurs sociaux et environnementaux » ? Ni l’un ni l’autre ou bien les deux en même temps.

Le modèle économique de Vigeo – faire payer la notation par les investisseurs et non par les entreprises notées – n’a pas fonctionné ; l’agence adopte donc celui des agences financières : se faire payer par celui qui est noté. Ce modèle n’est valable que si l’obtention de prêts et leur taux sont déterminés par la note, autrement dit, si l’impérium des agences est suffisant, ce qui n’était pas le cas de Vigeo-Eiris. Le défi donc est d’établir des normes qui s’imposeront à l’échelle mondiale et pour cela, il faut être américain.

Marie-Noëlle Auberger