La permaentreprise de Sylvain Breuzard

 

couv_Breuzard_permaentrepriseSylvain Breuzard, a fondé norsys (sans majuscule initiale), une société de services informatiques, en 1994 avec deux collègues et en est toujours PDG. Membre de l’Assemblée statutaire (AS) l’organe collégial de direction de Greenpeace France, il est président de cette ONG depuis 2012.

Il réfléchit au concept de permaentreprise depuis 2019 et a mis à profit les week-ends du confinement au printemps 2020 pour rédiger ce livre qui paraît en mars 2021.


Constatant l’état d’alerte de la Planète - dérèglement climatique, biodégénérescence, croissance des inégalités – Sylvain Breuzard appelle à une "croissance juste".

Même s’il pense que les entreprises sont loin d’être parfaites et s’il s’élève contre la primauté du financier et les exigences des actionnaires, Sylvain Breuzard pense que le salut viendra de celles-ci, et non des États qui mettent trop longtemps à réagir alors que nous n’avons plus que dix ans devant nous pour redresser la barre.

Il est aujourd’hui soutenu par trois réseaux d’entreprises : le Centre des Jeunes Dirigeants, les Entrepreneurs d’avenir, les Dirigeants responsables de l’Ouest.

 

Norsys elle-même

 

Née dans un village de Flandre romane, Ennvelin, norsys compte aujourd’hui, neuf agences dont une à Marrakech.

Elle a établi son bilan carbone – dont l’élaboration fait partie des attributions du directeur financier -, établi un plan pour tendre vers une contribution neutre puis positive en carbone, créé un comité d’éthique puis une fondation qui intervient dans les territoires des agences.

Du fait de son activité, norsys est élitiste dans son recrutement, reconnait Sylvain Breuzard, et des tentatives d’intégration de handicapés ou de jeunes bacheliers n’ont pas donné de grands résultats, alors l’entreprise soutient le réseau Étincelle destiné aux jeunes décrocheurs scolaires.

Norsys ne signe pas d’autres accords avec les représentants du personnel que ceux qui sont obligatoires légalement, car « il n’en a pas besoin », le Comité Social et Économique étant toujours impliqué, et « il faut arrêter la judiciarisation ».

Reconnue société à mission, certifiée BCorp, norsys a inscrit sa raison d’être dans les statuts de la société : « concevoir avec une préoccupation humaine et éthique des usages du numérique efficaces afin de contribuer à l’évolution positive du monde. »

 

La valse des concepts

 

Il y a presque vingt ans, alors qu’il venait de prendre ses fonctions de président du CJD, Sylvain Breuzard craignait déjà le dévoiement des concepts. Le CJD entendait alors expérimenter dans les entreprises de ses membres le concept de performance globale qu’il préférait à celui de responsabilité sociale des entreprises dont il se méfiait « J’ai très peur que toutes ces notions soient récupérées, plus on en parle, plus c’est dangereux. J’ai peur que la responsabilité sociale des entreprises ou le développement durable soient réduits à leur plus simple expression. En 1992, le CJD a lancé le concept d’entreprise citoyenne, cette expression a été récupérée par le politique et maintenant c’est un concept mort. Aujourd’hui nous parlons de performance globale. »[1]

En 2021, le dirigeant de Norsys est toujours critique envers la RSE. Trente années de responsabilité sociétale des entreprises, plus ou moins appliquée, n’ont pas supprimé les mauvaises habitudes ; les entreprises n’ont pas de vision d’ensemble, d’approche globale, ne mettent pas la RSE au cœur de leur stratégie. Et nombre d’entre elles se livrent à du greenwashing, du socialwashing, ce qui décrédibilise la RSE qui est alors vue comme une opération de communication.

Pour ce qui est de la performance globale elle-même, Sylvain Breuzard semble montrer une certaine déception : « La performance globale a l’avantage de concerner l’intégralité de l’entreprise, d’être intégrée au cœur de la stratégie et de servir d’outil de pilotage à son développement. (…) Pour autant, la performance globale ne fixe aucune exigence, aucun objectif à concrétiser en termes d’engagements de l’entreprise et d’impacts sociétaux et environnementaux. »

La "raison d’être" inscrite dans la loi PACTE en France ne trouve pas non plus grâce à ses yeux, tant qu’elle n’est pas intégrée dans les statuts, car sans cette inscription, elle n’est pas opposable aux tiers et augmente alors le risque de détournement publicitaire. En revanche, la qualité de "société à mission", plus engageante car elle suppose la définition de plusieurs objectifs sociaux et environnementaux que l’entreprise s’engage à poursuivre, ainsi que la création d’un organe de suivi interne qui vérifie la concrétisation de la raison d’être, lui paraît plus intéressante. Les engagements pris par l’entreprise lui sont opposables, et même s’il n’y existe aucune exigence sur l’ampleur des objectifs, Sylvain Breuzard y voit une raison d’espérer.

 

L’échelle de l’entreprise responsable

 

Il propose une échelle de l’entreprise responsable :

0-Entreprise ayant pour seule finalité la finalité financière ;

1-Entreprise ayant une préoccupation RSE mais dont la finalité prépondérante est financière ;

2-Entreprise ayant défini une raison d’être, sans l’inscrire dans ses statuts. La finalité financière reste prépondérante mais sa raison d’être la pousse à prendre en compte des enjeux RSE.

3-Entreprise engagée dans une démarche de performance globale : elle recherche l’équilibre entre les finalités économique, sociale et environnementale. Bien qu’elle n’en ait aucune obligation, sa démarche est de prendre en compte tous les enjeux.

4-Société à mission : ce statut la pousse à contractualiser ses engagements et à communiquer les résultats d’audits externes. Elle a la liberté de définir l’ambition de ses objectifs sociaux et environnementaux.

5–Permaentreprise : ayant une raison d’être/mission avec des principes d’éthique imposés. Ce qui l’oblige à répondre à des enjeux sociaux, sociétaux, environnementaux centrés sur l’amélioration des conditions d’existence des êtres humains sur terre. La mise en œuvre de ces engagements est auditée et communiquée.

 

De la permaculture à la permaentreprise : Trois principes éthiques et douze principes de design

 

Les fondements éthiques de la permaculture définis par David Holmgren et Bill Morison sont au nombre de trois :

* prendre soin des êtres humains

* préserver la planète

*se limiter et distribuer les surplus.

 

Et les principes de design, c’est-à-dire des repères pour guider les décisions, sources d’inspiration pour les entreprises, sont douze :

1-Observer et interagir ;

2-Economiser et régénérer les énergies et les ressources non renouvelables ;

3-Obtenir une production ;

4-Appliquer l’autorégulation et accepter la rétroaction

5-Utiliser et valoriser les énergies et les ressources renouvelables

6-Ne produire aucun déchet,

7-la conception, des motifs aux détails ;

8-Intégrer au lieu de séparer

9-Utiliser des solutions lentes à petite échelle ;

10-Se servir de la diversité et la valoriser

11-Utiliser les bordures et valoriser les marges

12-Face au changement, cultiver l’inventivité.

Cela se décline ensuite en 23 objectifs relevant des trois principes éthiques.

         La deuxième partie du livre constitue un guide méthodologique pour devenir en cinq étapes une permaentreprise. Tout est en libre accès (open source), y compris les dessins d’Etienne Appert que chacun est libre d’utiliser à des fins non commerciales.

Le président de norsys accompagne quelques entreprises mais « sans en faire du business », si la greffe prend, une école de la permaentreprise pourra être créée afin de former les personnes dans les entreprises et les cabinets-conseil. Pour autant, Sylvain Breuzard n’a pas l’ambition « pour le moment » d’inscrire le statut de permaentreprise dans la loi. Il entend « rester modeste » et d’abord démontrer que ce modèle est pertinent.

 


[1] Le CJD, l’éthique et la performance globale, Revue Cadres CFDT n°400, juillet 2002.

 

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