Emploi, travail, revenu : Trois pôles pas toujours liés

Trois pôles pas toujours liés

En ces premiers mois d’année 2017, on entend parler, sur fond de campagne présidentielle, à la fois de revenu inconditionnel et d’emplois fictifs.

L’emploi fictif, c’est le revenu tiré d’un emploi pour lequel on perçoit un salaire sans travailler (avec une variante, en travaillant pour quelqu’un d’autre que le payeur).

Le revenu inconditionnel, qu’on le nomme universel, de base, etc., est une forme de prestation sociale. Celles-ci sont une espèce de revenu, pouvant être lié directement ou indirectement à l’emploi, suppléer à son manque, ou ne pas avoir de rapport avec lui. Le revenu inconditionnel, forme ultime des prestations sociales, est selon les uns la condition de la liberté du citoyen, selon les autres le pourboire de l’inutilité, le panem et circenses de la plèbe romaine.

Sans prétendre faire le tour de la question, nous avons pensé utile de proposer quelques réflexions sur le triangle Travail Emploi Revenu.

Si on définit l’emploi comme la fonction stable dans une organisation, le travail comme l’activité productive de biens et de services, le revenu comme la réception d’une contribution monétaire, la théorie économique pose que l'emploi suppose le travail et procure un revenu.

Mais dans la réalité de nos sociétés de ce début du XXIe siècle, on peut constater la relation n’est pas si simple. On peut même considérer que l’emploi, le travail et le revenu sont trois réalités dans une relative autonomie les unes par rapport aux autres, si l’on veut bien garder à l’esprit que le travail produit des biens et services qui ne sont pas forcément marchands.

En examinant les différentes possibilités de couplage des trois pôles, on a donc :

L’emploi, le travail et le revenu : c’est le cas "normal" du salarié en CDI, du fonctionnaire, de l’indépendant dont les affaires fonctionnent correctement (et que les banques prennent au sérieux).

Le travail sans emploi et sans revenu, c’est le cas de la femme "sans profession" ("cent professions" disait ma vieille mère) qui accomplit dix heures par jour de tâches domestiques, de la préparation des repas au convoyage des enfants, c’est le jeune qui retape la maison familiale en attendant de trouver un emploi et la personne qui se retrouve "aidant familial" quand son conjoint a développé une démence sénile.

Le revenu sans emploi ni travail : les rentiers de Balzac, mais aussi le retraité, le chômeur indemnisé, le titulaire de certains minima sociaux ou de rente d’invalidité.

L'emploi sans travail ni revenu : on pourrait peut-être dire les heureux titulaires d’un "job zéro heure" du Royaume-Uni pendant les semaines où on ne fait pas appel à eux. Cela peut être aussi le commerçant sans client, l’artisan ou le consultant sans commandes, l’assistante maternelle sans enfant à garder.

Le travail et l'emploi sans revenu: c'est l'esclavage que l'OIT veut l'éradiquer, c’est aussi le bénévolat, celui du retraité qui dispense des cours de soutien scolaire ou celui du consul honoraire à Pétaouchnock.

Le travail et le revenu sans l’emploi: les "petits boulots", la chaîne de CDD, l'intermittence, le chauffeur de VTC qui passe par une plateforme électronique pour trouver les clients.

L’emploi et le revenu sans travail: l'emploi fictif bien sûr mais aussi temporairement le salarié en chômage technique.

En faisant le tour (forcément incomplet) de ces diverses possibilités, on voit qu’une même forme recoupe des réalités tout à fait différentes. Certains revenus sans travail sont engendrés par un emploi antérieur (ce sont les revenus de remplacement du retraité ou du chômeur indemnisé), d’autres sont liés à l’absence d’emploi et donc de revenu (la société donne un revenu d’assistance) ; il y a donc des revenus de l’emploi décalés dans le temps, d’autres qui sont engendrés par le non-emploi.

Marie-Noëlle Auberger mna@gestion-attentive.com 
(Achevé de rédiger le 27 février 2017)

(on retrouve cet édito et d'autres choses sur ce sujet dans le numéro 70 de La Missive de Gestion Attentive).