Une gouvernance atypique

Jean-Paul Kovalevsky est le dirigeant de Vibratec, une société d’ingénierie en région lyonnaise, totalement indépendante, prestataire de services dans les domaines de la dynamique des structures, de l’acoustique et des vibrations. Ancien salarié directeur d’usine, il n’hésite pas à employer le terme « patron » pour se définir. La société a plus de cinquante salariés, ce qui implique l’existence d’un comité d’entreprise, celui-ci est considéré comme un atout par ce dirigeant atypique.

Vous êtes le dirigeant et principal actionnaire de Vibratec mais vous avez été longtemps cadre salarié ; votre société est implantée en région lyonnaise mais travaille aussi à l’export ; vos clients sont des industriels, généralement des grandes entreprises, mais vous êtes une PME. Comment voyez-vous les rapports entre les grandes entreprises, les dirigeants de PME et les salariés ?

Les PME sont extrêmement diverses et mal représentées. Localement, les syndicats patronaux qui sont affiliés au Medef sont souvent animés par des cadres mis à disposition par des grands groupes. C’est moins le cas de ceux qui adhérent à la CGPME, où les dirigeants-actionnaires sont plus nombreux mais ils ne peuvent physiquement pas avoir connaissance de la diversité de ceux qu’ils représentent. Dans les grands groupes, les dirigeants sont assez indifférents à la pérennité de telle ou telle unité, dans la PME indépendante, le patron est impliqué personnellement et cherche la durée : le socle des relations sociales est tout à fait différent.

Les uns comme les autres sont dans leur grande majorité viscéralement opposés à l’existence des institutions représentatives du personnel et des organisations syndicales. Et ce que dit le patron des représentants du personnel est autoréalisatif : quand le dirigeant est convaincu que les élus ne servent à rien d’autre qu’organiser l’arbre de Noël, ceux-ci vont avoir tendance à ne s’intéresser qu’à l’arbre de Noël… Dans les faits, les élus s’adaptent à ce que le patron attend d’eux.

Quand on part du principe inverse - faire fonctionner plusieurs cerveaux, c’est mieux que s’en remettre à un seul, quelles que soient les qualités de celui-ci - on arrive au résultat inverse : les élus s’intéressent à tous les domaines.

Vous considérez donc que les élus du personnel peuvent apporter à la gouvernance de l’entreprise ?

Vibratec est une SAS, elle n’a donc pas de conseil d’administration, les décisions sont prises en assemblée générale des actionnaires. Il y a 62 actionnaires, tous parmi les 110 salariés, et j’ai la majorité des actions. Le comité de direction rassemble les sept chefs d’équipe. Le CE comporte quatre titulaires et autant de suppléants et ce ne sont pas toujours les mêmes quatre personnes qui viennent aux réunions.

Quinze pour cent du chiffre d’affaires actuel viennent des idées nouvelles apportées par les élus du personnel ces dernières années. De fait, le comité d’entreprise ressemble à un conseil d’administration, il a du recul, de la réflexion globale, il pense à l’intérêt général de l’entreprise. C’est le lieu où le directeur général présente son action. Cela marche parce que j’y crois.

Des représentants qui s’intéressent à la vie de l’entreprise obligent le patron à dire ce qu’il fait, pourquoi et comment, à d’autres que ses collaborateurs directs.

Dans une PME, le patron et son comité de direction ont de la difficulté à prendre du recul, ils ont le « le nez dans le guidon ». D’où l’intérêt d’avoir des élus qui s’intéressent à la vie de l’entreprise : ils peuvent pointer les écarts entre ce qu’ils entendent et ce qu’ils voient. Ils sont aussi soucieux que le patron de la survie à dix ans de l’entreprise. Les élus et ceux qu’ils représentent ont une proximité avec le client ou le fournisseur différente de la direction : Ce sont les salariés qui ont le contact avec le client final, qui lui envoient les produits et qui reçoivent ses remarques « informelles », qui voient son organisation et des besoins non satisfaits invisibles depuis une salle de réunion.

Pour ma part, je n’ai jamais regardé l’usage des heures de délégation, alors même qu’en tant que bureau d’expertise, nous facturons nos heures. Je pars du principe que l’élu fait des choses utiles ; sinon il gaspille l’argent de l’entreprise, le fait d’être dans le cadre légal n’y change rien.

Autre institution représentative du personnel, le CHSCT. Quel est son rôle ?

Le rôle du CHSCT est très important dans toute entreprise car, d’une manière générale, la suppression des accidents est le seul principe idéologiquement acceptable par tout le monde. Le CHSCT est basé sur l’objectif partagé qu’il ne faut pas qu’il y ait d’accident, et donc pour remplir cet objectif il faut maîtriser le travail. J’ajoute que si le coût de l’accident était plus clairement affiché, ce serait mieux. La Sécurité sociale enverrait la facture, chacun saurait ce que coûte un accident du travail. La mutualisation du risque pour les PME conduit à ce que leur cotisation est peu affectée par ses propres accidents.

Au CHSCT de Vibratec, nous parlons donc du travail, des modes opératoires, de l’outillage, des conditions physiques, intellectuelles et mentales du travail. En analysant le travail, en le maîtrisant afin qu’il n’y ait pas d’accident, on maîtrise ses processus, c’est-à-dire tous ses résultats, sa qualité et ses coûts… et la sécurité des personnes.

Le Code du travail est-il adapté aux entreprises comme la vôtre ?

Vu du côté patronal, le code du travail est délirant : il explique pourquoi le patron va aller en prison. Les quatre cinquièmes des textes sont inutiles et même contre-productifs. De plus, il est impossible pour une PME de connaître et respecter les deux mille cinq cents pages du code du travail, pour une fois, je suis d’accord avec Pierre Gattaz ! On pourrait imaginer un produit informatique qui simplifie la vie : la PME décrirait sa taille, son activité, le logiciel ressortirait seulement les articles qui la concernent, soit peut être deux cents pages, comme le code suisse.

D’une façon plus générale, le code devrait être revu, il faudrait le penser dans la logique de l’utilisateur et non dans celle du tribunal. Il y a des fossiles que l’on n’ose pas enlever, comme tout ce qui concerne les mines de charbon. Et des absurdités : le travail en hauteur implique des systèmes importants de protection. Et la définition du travail en hauteur, c’est quand les pieds ne touchent pas le sol ! Le code du travail aujourd’hui, c’est un marteau pour enfoncer une vis !

Pour ma part, je souhaiterais que toute mesure nouvelle soit testée un ou deux ans sur les cinq millions de fonctionnaires et salariés du parapublic et que son coût soit immédiatement injecté dans les budgets publics…Une école maternelle à dix classes aurait des élus du personnel, les lycées un comité d’entreprise en sus du conseil d’administration… Et on pourrait utiliser un tabouret pour chercher un livre dans la bibliothèque.

Le code du travail est une contrainte, il ne parle que des droits des salariés et des devoirs de l’employeur. Pourquoi ne pas prendre la question dans l’autre sens : quels sont les règles et conseils pour améliorer la vie de l’entreprise dans son ensemble, sur une durée longue, pour les salariés comme pour les actionnaires et les autres parties prenantes ?  

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