Colloque du 6 mars 2014 dans les locaux de l’Assemblée nationale

Un colloque avait lieu le 6 mars dans une salle de l’Assemblée nationale, « Femmes administrateurs, mode d’emploi », sous le patronage de Marie-Jo Zimmermann, députée de la Moselle, celle-ci étant à l’origine de la loi du 27 janvier 2011 relative à la représentation équilibrée des femmes et des hommes au sein des conseils d'administration et de surveillance et à l'égalité professionnelle.

Les diapositives projetées en fond d'écran font état de la «loi Copé-Zimmermann», qui est fort logique, la proposition de loi ayant été déposée officiellement par «M. Jean-François Copé, Mme Marie-Jo Zimmermann, M. Christian Jacob et Mme Michèle Tabarot et plusieurs de leurs collègues». Néanmoins, pas
une seule fois le nom du président de l'UMP n'a été prononcé. Ce ne devait pas être un hasard…
 
Marie-Jo Zimmermann est heureuse que la loi soit passée et qu’elle «vive». La députée rappelle qu’une première version a été rejetée par le Conseil constitutionnel et qu’il a fallu passer par la transformation de l’article Premier de la Constitution. Elle souhaite que la barre des 40% de dirigeants de l’un et l’autre sexe s’applique aussi aux organisations syndicales et que les listes proposées par celles-ci aux élections prudhommales respectent la même proportion. Cette loi de 2011 a été confortée grâce au projet pour l'égalité réelle entre les femmes et les hommes présenté en 2013 par la ministre des droits des femmes Najat Vallaud-Belkacem. Malgré les amendements du Sénat, cette dernière loi devrait être adoptée dans sa plénitude, puisque le dernier mot revient à l’Assemblée nationale.
 
Un grand argument contre le système des quotas est qu’’il conduirait à baisser le niveau puis qu’il n’existe pas assez de femmes compétentes, Marie-Jo Zimmermann s’inscrit en faux contre cette assertion : il existe un vivier de femmes compétentes pour être administratrices de société, la fédération des femmes
administrateurs s’est créée pour le rendre visible.
La loi de 2011 a transformé la façon de gouverner une entreprise, elle va peut-être transformer la gouvernance et le coeur de l’entreprise, le conseil d’administration.
Agnès Bricard, présidente de la Fédération des femmes administrateurs, se dit très fière d’être « le service après vente de la loi Zimmermann ». Cette loi qui concernait le secteur privé a été heureusement complétée par la loi Sauvadet de mars 2012 pour le secteur public. La mixité fait partie de la RSE, concept anglo-saxon qui n’est pas dans les moeurs des entreprises anglo-saxonnes par vertu mais par intérêt : la mixité apporte des points de croissance. La modernisation d’un pays comme la France passe par les femmes.
La fédération des femmes administrateurs est une grande plateforme d’associations, de femmes ingénieurs, chefs d’entreprise, avocates, de la grande distribution, etc. qui constitue un vivier de femmes administrateurs. Les candidates peuvent déposer leur CV sur le site, elles peuvent aussi le faire sur la page Administratrices du ministère des droits des femmes.
Cependant, la question se pose de savoir si les décisions sont prises en conseil d’administration ou dans les couloirs à vingt heures, à un moment où les femmes sont parties car elles ont une autre vie due à leurs obligations familiales.
 
De l’étude «Les femmes administrateurs au sein des conseils d’administration des sociétés du SBF 120 en 2013» présentée par Karima Bouaiss, maître de conférences à l’IAE de l’Université de Poitiers, il ressort que l’entrée des femmes dans les conseils rajeunit ceux-ci. En effet, les femmes ont 53/54 ans de moyenne d’âge et les hommes 59 ans. Les femmes étrangères dans les conseils sont plus souvent dirigeantes d’entreprise que les
Françaises, elles ont plus de mandats (3,2 en moyenne) que les Françaises (2,7). Néanmoins, sur les 120 entreprises de l’échantillon, seules quatre ont un président qui soit une présidente, et aucune dans le CAC40.
 
Première table ronde « S’informer, se former, se faire accompagner ou comment développer ses compétences stratégiques et de gouvernance pour exercer un mandat »
 
Brigitte Longuet, présidente de AAA+, association créée dans la foulée de la loi Zimmermann afin de promouvoir la place des avocats dans les conseils, regrette qu’il n’y ait pas plus de juristes dans les conseils alors qu’ils ou elles possèdent toutes les compétences requises.
 
Marie-Ange Andrieux, présidente de l’association des femmes diplômées d’expertise comptable administrateurs, note cinq enjeux majeurs : renforcer l’efficience du marché des administrateurs, car il y a de nombreux postes à pourvoir dans les Mid cap, les Small cap (les PME) et les sociétés non cotées ; faire de la parité un enjeu de performance des conseils d’administration, en évitant les deux syndromes qui frappent les
nouveaux administrateurs, le clonage et le mimétisme ; enrichir par la diversité, en évitant le piège du cumul des mandats ; dynamiser le leadership féminin, alors qu’il n’y a encore que 5% de présidentes de société, 4% de directrices générales, 8% de femmes dans les ComEx. Il faut être un réseau de la gouvernance, en lien avec le rôle important que joue l’IFA.
 
Astrid Desagneaux, présidente de l’Association des femmes huissiers de justice, note qu’un tiers des huissiers sont des femmes mais qu’il n’y en a pas une seule à la chambre nationale, son premier combat est donc de féminiser les instances de la profession, en commençant par les chambres territoriales ; cependant, les huissières feraient d’excellentes administratrices car elles sont très compétentes et précises.
 
Marie-Hélène Helleisen, Présidente de l’association Administration moderne, pose la question de l’accès des femmes aux postes élevés de l’Administration. S’il y a une bonne proportion de femmes dans les entreprises à participation publiques, la mixité est quasi absente des conseils des établissements publics où les administrateurs sont les représentants des ministères de tutelle. Un vivier de femmes compétentes et décidées existe, l’IFA joue son rôle dans la formation et l’association le promeut.
 
L’Institut français des administrateurs, dont le fondateur Daniel Lebègue va bientôt céder la présidence à Agnès Touraine, compte 32% de femmes parmi ses membres.
 
Alain Martel, secrétaire général pour la formation de l’IFA, note que les femmes avouent plus facilement que les hommes qu’elles ont besoin d’être formées, ainsi le programme de treize jours organisé avec Sciences Po Paris est-il suivi à 55% par des femmes.
Viviane de Beaufort, professeure à l’ESSEC Business School, pense que la féminisation est un levier important de compétitivité. Elle a fondé Women Be European Board Ready, un programme dédié aux femmes administratrices, à celles qui sont au Board de leur entreprise ou aux entrepreneuses qui veulent ouvrir leur
capital ; ce programme est dédié aux femmes parce que celles-ci ont, comme tous les minoritaires, le complexe de l’imposteur. Il faut donc les armer. Pour autant, il ne faut pas que les femmes se sur-adaptent au milieu ambiant au point de faire perdre les avantages de la diversité.
Viviane Strickfaden est vice-présidente de la branche parisienne du réseau mondial PWN. Ce réseau compte trois mille membres en tout dont neuf cents à Paris, son programme de mentorat cherche à éviter aux femmes de commettre une erreur fréquente ; se sur-adapter et ainsi perdre sa spécificité. Il faut qu’elles
apprennent les codes non écrits, pour cela un mentor est fort utile, cinq cents paires mentor / mentorée fonctionnent, les mentors font cela à titre bénévole, ils apprennent énormément en donnant de leur temps.
 
Deuxième table ronde : Candidater à un mandat d'dministratrice
 
(Petite note de la rédactrice : il me semble qu’on devrait écrire «un mandat d’administrateur » car même s’il doit y avoir 20 puis 40% d’administratrices parmi les administrateurs, le mandat est neutre, il n’y a pas des postes masculins et des postes féminins. Ou alors dire "Candidater pour devenir administratrice").
 
Mary Daphné Fishelson, présidente de l’Association française des femmes juristes, insiste sur le fait que ces dernières basent leurs compétences sur la connaissance des risques et leur ndépendance.
Il n’existe pas de profil-type d’administrateur, affirme Anne Navez, présidente de Votre Administrateur, une plateforme de mise en relation des administrateurs et des entreprises/recruteurs. En effet, la gouvernance de chaque entreprise est unique, quelqu’un qui ne convient pas pour le conseil de telle entreprise pourra parfaitement être adapté à un autre. Il y a aussi une question de savoir-être : humilité, courage, sens du jeu collectif sont indispensables. L’administrateur engage sa responsabilité civile et pénale, il doit investir du temps et du travail dans son mandat. Mais lorsqu’un candidat se présente pour un poste d’administrateur, il doit savoir qu’un CV pour ce type de poste n’est pas un CV classique.
L’Association femmes chefs d’entreprise existe depuis 1945, elle rassemble deux mille membres en France et est présente dans soixante pays. Sa présidente, Eva Escandon, affirme qu’elle constitue un vivier potentiel d’administratrices, ses membres, chefs d’entreprise de PME et TPE, pouvant apporter leur expérience de terrain.
Alain Guidicelli, Managing Partner chez Guidicelli International Executive Seach, est un chasseur de têtes, il affirme qu’aujourd’hui le process de recrutement d’un administrateur est très défini. On (le président ?? NDLR) discute avec l’ensemble du conseil pour voir quelles sont les compétences qui manquent
puis on va chercher la meilleure personne. Autrefois les grandes entreprises s’adressaient aux cinq grands cabinets, maintenant, du fait de la loi, des entreprises moyennes cherchent des administrateurs, en particulier des femmes. Des candidates peuvent aller tenter leur chance auprès des cabinets spécialisés, mais elles ne doivent pas avoir une attente démesurée. Les deux points essentiels ? Etre collaborative et stratégique. La loi
Zimmermann a été prise comme une contrainte, maintenant la mixité et la diversité sont des acquis, parce que les chefs d’entreprise se sont rendu compte que c’était bon pour le business.
Sonia Bonnet-Bernard, associé gérant chez Ricol Lasteyrie Corporate Finance, fait part de son expérience de candidate administrateur. Un ami lui a expliqué en octobre qu’un de ses amis cherchait une administratrice, elle a rencontré le dit ami, président, et le contact fut bon. Il y a quelques années cela aurait
suffit mais plus récemment, il faut passer par une procédure. Mise en concurrence, rencontre des différents membres du conseil… c’est en juin qu’elle a été admise.
Elle considère que la professionnalisation de la fonction est une chance pour les femmes, contrairement à la cooptation des amis du président. Pour tout le monde, la formation permanente est indispensable.
Ingénieur n’est pas un métier mais une formation qui permet d’exercer plusieurs métiers, affirme Aline Aubertin, Présidente de l’association des Femmes ingénieurs et administratrice du Cercle InterElles. Il y a 17% d’ingénieures, et celles qui veulent candidater comme administrateur doivent rencontrer et convaincre trois types de stakeholders : les personnes de l’entreprise qui apprécieront leurs compétences en matière de
métier et de secteur, les membres du conseil et les actionnaires.
 
Troisième table ronde : Les attentes du Conseil d’administration à l’égard d’une administratrice indépendante.
 
Marie-Jo Zimmermann remercie Louis Schweitzer qui l’a beaucoup aidée dans la rédaction de la proposition de loi et par la suite. Celui-ci, ancien président de Renault, aujourd’hui président d’Initiative France, 1er réseau associatif de financement des créateurs d'entreprise, a été au conseil de douze entreprises mais n’est plus administrateur que dans deux.
Avoir fait l’ENA et l’Inspection des Finances, explique t-il, ne signifie pas être plus intelligent que les autres mais présente l’avantage de vous rendre plus visible. Et le problème de beaucoup de gens et en particulier des femmes, c’est qu’elles ne sont pas visibles.
Il tient à souligner six points :
D’après lui, il n’existe pas vraiment de différences intrinsèques entre hommes et femmes mais l’opinion contraire est très répandue, ce qui permet d’affirmer que les femmes apportent leurs qualités propres au conseil.
Historiquement, le recrutement des administrateurs des grandes entreprises était fait par le président sur des critères amicaux mais cette pratique a radicalement changé. La loi Zimmermann a eu pour effet de professionnaliser le recrutement des administrateurs. Il est de plus en plus souvent fait appel à des cabinets de conseil. La recrutement a échappé au président pour devenir l’affaire du comité des nominations, et les candidats (il y en a plusieurs, ce qui est nouveau), ont un entretien avec chaque membre du comité.
Les profils d’expérience ont changé. Dans l’ancien système, le président recrutait des collègues ou d’anciens collègues, dans le nouveau, on cherche des juristes, des personnalités du monde scientifique, des financiers, des dirigeants de PME ou d’entreprises intermédiaires. Les conseils se focalisent plus sur les qualités générales que sur le profil d’expérience. La problème des femmes est qu’elles sont doublement minoritaires,
du fait de leur sexe et de leur profil.
Il est très important que les femmes soient nombreuses, quand on est 40% dans le conseil, on n’est plus minoritaire et donc on est plus à l’aise.
Les conseils ont leurs règles et leurs codes, les connaître suppose une formation. Il faut aussi connaître la société, le PDG était persuadé qu’il n’avait rien à apprendre, les femmes pensent le contraire et ce sont elles qui ont raison. Les règles de fonctionnement du conseil s’apprennent à l’IFA et ailleurs. Les codes implicites devraient changer car ils sont périmés mais il faut les connaître. Contrairement au CoDir, le conseil n’est pas une équipe, c’est un club. Quand on arrive dans un club, on est en difficulté si on ne connaît pas les codes, qui ne sont pas écrits. Il n’existe pas de formation pour cela, il faut donc avoir recours au mentorat, et pas forcément avec un membre de ce conseil.
Nous sommes dans une période de modification profonde de la gouvernance des sociétés, et les PDG et les administrateurs en place ne sont pas des fanatiques de cette évolution. Il ne faut pas avoir peur de remettre en cause l’existant mais il faut le faire avec doigté, c’est une occasion d’améliorer la gouvernance et
de mieux contrôler les patrons.
Agnès Bricard, présidente de la Fédération des Femmes administrateurs, considère qu’il manque aux jeunes femmes un modèle de présidente. Les entreprises d’État ne pourraient-elles pas être obligées à alterner un homme et une femme ? Remous divers dans la salle, comme on dit à l’Assemblée. Louis Schweitzer, à la tribune, considère que cela ne serait possible que dans le cas où les fonctions de président et de directeur général seraient dissociées, un président, une DG ou bien une présidente, un DG. Mais la greffe n’a pas pris en France qui reste attachée au modèle du président – directeur général. Lorsque les deux fonctions sont exercées par des personnes différentes, le président non exécutif est souvent l’ancien patron qui reste pour garder un oeil sur son entreprise, au grand dam du DG qui aimerait qu’il ne reste pas trop longtemps… Il n’y a donc pas deplace pour un duo mixte. De plus, même en Suède ou au Royaume-Uni qui fonctionnent selon le modèle dissocié, et toujours pas très bien, ce n’est pas ainsi que la mixité se met en place.
La loi Zimmermann a fait bouger les choses, reconnaît Michèle Bellon, qui est centralienne et a été présidente du directoire d’ERDF de 2010 à 2014. Même si la loi Sauvadet impose maintenant 40% de femmes dans les postes de haut niveau, on en est très loin dans le public. Pour être légitime, une femme doit être meilleure qu’un homme, les femmes travaillent plus mais elles ont un complexe. Il faut qu’elles soient légitimes, qu’elles aient du leadership, qu’elles soient visibles. «Je ne connais pas de femmes qui interviennent sur un dossier qu’elles n’ont pas lu, je connais beaucoup d’hommes qui le font, et avec un certain talent»
affirme-t-elle, ajoutant qu’il faut que les femmes interviennent et qu’elles le fassent bien. Le coaching peut aider, car le conseil d’administration est un véritable jeu de rôles dont il faut connaître les codes. Une femme y court deux risques : ne pas oser s’exprimer et, lorsqu’elle ose enfin, le faire avec trop d’énergie, ce qui donne prise à la caricature.
Anne-Sophie Fauvet-Mulliez est administratrice dans une société d’un groupe familial, elle a mené sa carrière dans la distribution avant d’être associée dans le cabinet de recrutement d’administratrices HeR Value. Elle affirme que, quel que soit le mandat et le groupe, ce qui importe avant tout est la compétence mais que le nombre de femmes est important. A partir de trois femmes dans un conseil, elles sont reconnues comme membres à part entière. D’une façon générale, la mixité, que ce soit en matière d’âge, de genre, de nationalité, est source de valeur. Son associée dans le cabinet est également administratrice, cette expérience leur permet de présenter des profils adaptés à la demande qui leur est faite.
 
En conclusion, Marie-Jo Zimmermann se félicite de ce qui a déjà été réalisé, même s’il reste beaucoup à faire.