Cambodge : éléments de contexte

Cambodge : éléments de contexte
 
Héritier de l’empire khmer mais réduit géographiquement, vassal du Siam puis protectorat français de 1863 à 1953, le Cambodge a été marqué pendant plus de soixante ans par la personnalité de Norodom Sihanouk, roi, chef d’état, premier ministre, homme politique au sens fort. Le portrait de celui-ci orne toujours les billets de la monnaie cambodgienne, le riel, mais l’économie fonctionne en dollars.
 
         L’histoire récente du Cambodge a été marquée par les décennies terribles. De façon significative, le préambule de la Constitution de 1993 commence ainsi « Habitués à avoir une grande civilisation, une Nation prospère, un territoire très étendu, une renommée étincelante comme l’éclat du diamant; Tombés dans une déchéance terrifiante au cours des deux dernières décennies où nous avons traversé des souffrances et désastres indescriptibles… »
 
La République et l’Angkar
 
         Le 18 mars 1970, alors qu’il était en visite à l’étranger, le Prince Sihanouk, roi du Cambodge, fut renversé par le Premier ministre Lon Nol, qui proclama la république et rompit avec la politique de neutralité de Sihanouk, neutralité affichée qui était dans les faits fort indulgente envers les Vietnamiens en lutte contre les Etats-Unis.
         Corrompue et totalement inféodée aux Etats-Unis, la république khmère tomba le 17 avril 1975 avec l’arrivée à Phnom Penh des Khmers rouges, maquisards communistes avec lesquels le Prince Sihanouk, réfugié à Pékin, avait fait alliance.
         La joie des habitants de Phnom Penh devant la chute de la dictature pro-américaine de Lon Nol fut de courte durée. Les « libérateurs » ordonnèrent aux habitants de la capitale d’évacuer la ville pour se régénérer auprès du peuple des campagnes. L’Angkar, l’« Organisation », ainsi appelait-on le pouvoir, décida la suppression de la monnaie, la collectivisation et une planification totale, ce qui entraîna une chute drastique de la production agricole. Intellectuels eux-mêmes pour la plupart, les dirigeants Khmers rouges préconisaient un peuple nouveau issu des travailleurs manuels et massacraient tous ceux qui n'étaient pas paysans ou ouvriers. La haute taille, la peau claire et le port de lunettes étaient des signes prouvant le caractère intellectuel ou étranger de la personne et signifiaient son arrestation et son exécution après aveux obtenus sous la torture. On estime qu'au moins 1,7 million de personnes ont péri par suite de faim, de torture, d'exécution et de travail forcé, soit environ vingt pour cent de la population.
         Renversé le 7 janvier 1979 – date de l’entrée de l’armée vietnamienne à Phnom Penh - le régime Khmer rouge aura duré d’après les livres d’histoire officielle « 3 ans, 8 mois et 20 jours ». Le vocabulaire utilisé pour qualifier cette période est assez différent selon les interlocuteurs : 1979 est l’année de la « libération » du Cambodge par le Vietnam ou de début de « l’occupation » du pays par l’armée vietnamienne, qui resta dix ans sur place.
         La guerre civile, néanmoins cantonnée dans certaines régions, a continué jusqu’à la conférence de Paris en 1991. Des élections eurent lieu en 1993 sous l’égide de l’ONU et un gouvernement de coalition fut mis en place, avec deux co-premiers ministres, jusqu’au coup de force en 1997 de l’un des deux, Hun Sen, qui resta seul au pouvoir.
         Les « Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens », juridiction soutenue par les Nations Unies qui associe par moitié des magistrats cambodgiens et internationaux, est chargée de poursuivre les responsables Khmers rouges mais uniquement de très haut niveau. Jusqu’à présent, une seule condamnation a été prononcée. Les jeunes générations n’ont pas envie de connaitre la période, d’ailleurs largement édulcorée par les manuels scolaires, et considèrent que des procès de masse seraient une perte de temps et d’argent. De nombreux responsables des massacres vivent paisiblement, parfois titulaires de hauts postes dans l’administration.
         Le premier ministre Hun Sen lui-même est un ancien Khmer rouge ayant fait défection en 1977 et revenu à Phnom Pen avec l’armée vietnamienne. Seul maître à bord depuis 1997, il est accusé de corruption et de complaisance vis-à-vis du Vietnam. Néanmoins, des élections pluralistes sont organisées, même si des intimidations ne sont pas absentes des périodes pré-électorales.
        
Politique et royauté
 
         Le Cambodge compte aujourd’hui deux partis principaux, le Parti du Peuple cambodgien, au pouvoir depuis trente ans, et le Parti du Salut national (ou de sauvetage national, selon les traductions) du Cambodge (PSNC en français ou CNRP en anglais) dans l’opposition. Celui-ci, récemment issu de la fusion de deux partis plus anciens, porte des accusations de fraude électorale lors des législatives de juillet 2013 et refuse actuellement de siéger à l’Assemblée. Le PPC a obtenu 68 sièges et le PSNC 55 Le PPC explique que son relatif déclin électoral prouve la transparence des élections et le PSNC affirme que si les élections avaient été loyales, il les aurait gagnées.
         Quant au Front uni national pour un Cambodge indépendant, neutre, pacifique et coopératif (FUNCINPEC), mené par une fille du roi Sihanouk, autrefois majoritaire, il n’a plus d’élus au parlement et ne pèse pas dans la vie politique.
         La déroute du FUNCINPEC ne signifie pas que les Cambodgiens soient antimonarchistes. Le défunt roi Norodom Sihanouk reste, malgré son parcours en zigzags et ses compromissions, l’objet de la ferveur populaire ; l’actuel roi qui « règne mais ne gouverne pas » et « incarne le symbole de l’unité et de la continuité nationales », selon les termes de la Constitution de 1993, semble faire l’objet d’un respect mêlé d’indifférence. « Il est important d’avoir un roi car il y en a toujours eu un. Il n’a pas de puissance, il reste sur le trône pour le bonheur du pays. C’est un roi bouddhiste.», affirme ainsi un partisan de l’opposition tandis qu’un homme proche du PPC explique : « Nous avons eu la royauté absolue, la république, le communisme, maintenant la monarchie constitutionnelle, c’est mieux ».
 
Le dragon, le tigre et le crocodile
 
         Avec un PIB per capita de l’ordre de mille dollars – si tant est que cet agrégat soit significatif - le Cambodge demeure classé parmi les pays les moins avancés (PMA) même s’il affiche une croissance d’environ 7% par an. Sa situation géographique est un atout mais la qualité des infrastructures et de la main d’œuvre est jugée insuffisante par les investisseurs. L’économie repose essentiellement sur l’agriculture, le tourisme et la confection de produits textiles. Contrairement aux deux premiers secteurs cités, la confection est une industrie nomade. Certaines usines ont été transférées de Chine vers le Cambodge par des entreprises à capitaux asiatiques et la menace d’une délocalisation vers le Bangladesh ou l’Inde est brandie face aux demandes d’augmentation des salaires.
         A côté des vêtements et des chaussures, le Cambodge exporte des produits primaires pas ou peu transformés (riz, latex, poivre) et importe des produits plus élaborés (essence, matériaux de construction, voitures automobiles, etc.) et des textiles, matière première de l’industrie du vêtement.
         Il n’existe guère au Cambodge de bourgeoisie nationale, d’entrepreneurs privés locaux en dehors du petit commerce. Les importants investissements étrangers proviennent majoritairement d’Asie - Chine, Corée, Malaisie, Vietnam, Thaïlande, Japon – et moindrement des Etats-Unis et de l’Union européenne. Au-delà des statistiques, on estime que la moitié des investissements provient du monde chinois, c'est-à-dire de la République populaire, de Hong-Kong, de Taïwan mais aussi des Chinois d’outre-mer via leur pays de résidence ou les paradis fiscaux ainsi que des filiales locales de ces groupes.
         Les investissements directs étrangers sont importants dans l’exploitation de ressources naturelles, les minerais, la production de biens d’équipement. La gestion de nombreux services publics, notamment les aéroports internationaux et le contrôle aérien, les Chemins de fer, l’éclairage urbain de la ville de Phnom Penh, ont été confiés à des concessionnaires privés. Des compagnies étrangères, majoritairement vietnamiennes mais aussi chinoises, obtiennent des concessions de cent ans pour exploiter la forêt cambodgienne, à charge de replanter en hévéas ou en autres arbres utiles. Mais la forêt coupée, le bois exporté, la compagnie se retire en laissant la friche en l’état et le processus de déforestation du Cambodge est alarmant. Les barrages hydroélectriques se multiplient, le dernier en date étant celui de Russei Chrum Kraom, construit par les Chinois ; néanmoins, une grande partie de la population n’a pas accès à l’électricité. Exploitation forestière et construction de barrages se font parfois sur des terres d’où les habitants ont été expulsés, ce qui pose un sérieux problème social, qui a son équivalent en ville où des habitations sont détruites pour laisser la place à des usines ou des centres commerciaux.
         Si les « fils du dragon » sont omniprésents dans l’économie, les pays les plus suivis dans les journaux comme dans les préoccupations des Cambodgiens sont les deux grands voisins immédiats, et particulièrement celui de l’est, sachant que les frontières des Etats de la région sont celles qui ont été fixées au temps de la présence européenne dans la région et sont dans les grandes lignes acceptées, même si le souvenir de l’empire khmer n’est pas totalement perdu. Le Cambodge compte une quinzaine de millions d’habitants, et il se trouve entre deux puissances régionales plus riches et plus peuplées, entre quelques soixante-sept millions de Thaïlandais et près de quatre-vingt-dix millions de Vietnamiens, aussi certains Cambodgiens se sentent-ils coincés entre « le tigre à l’ouest et le crocodile à l’est ».
         Le rôle du Vietnam en tant qu’Etat et des Vietnamiens en tant qu’investisseurs et immigrés est crucial au Cambodge. Même après le retrait de ses troupes, le grand voisin reste présent dans tous les domaines, continuant à entraîner l’armée et ne décourageant pas l’émigration de sa population vers le Cambodge à la densité presque trois fois plus faible. Les relations avec le Vietnam sont un point clivant entre le parti au pouvoir et l’opposition.
 
Un État prédateur
 
         La dollarisation de l’économie prive le pays de toute politique monétaire et la loi n’obligeant pas les entreprises – à l’exception des banques – à publier leurs comptes, les impôts versés sont d’un montant dérisoire. Il existe un véritable problème de gouvernance de l’Etat, celui-ci se révélant plus prédateur que responsable.
         Les fonctionnaires sont mal payés, notamment les enseignants, ce qui les oblige à avoir une autre source de revenus. Les instituteurs ruraux font pousser leurs légumes et les citadins exercent comme mototaxi ou vendeur, les professeurs de langue se reconvertissant massivement dans le tourisme, plus rémunérateur. La qualité de l’enseignement s’en ressent et le même phénomène existe dans le secteur de la santé. Les écoles privées « internationales » anglophones voire sinophones fleurissent, certains hôpitaux sont tenus à bout de bras par des associations étrangères, la population est mécontente des services publics.
         Les militaires sont, plus que les enseignants ou les soignants, l’objet des attentions gouvernementales mais les policiers de base ne sont pas particulièrement bien traités, ce qui va jusqu’à en conduire certains à proposer aux visiteurs des temples khmers d’acheter insignes ou casquette d’uniforme comme « souvenirs ».
         Les fonctionnaires qui détiennent une part d’autorité ou représentent un passage obligé pour obtenir un papier ne se font pas faute de monnayer leur pouvoir. L’obtention d’une licence de guide ou d’un permis de construire coûte alors cinq à dix fois plus cher que le tarif officiel et certains fonctionnaires officiellement peu rétribués possèdent de belles maisons et de grosses voitures. Les temples d’Angkor ont reçu 2,5 millions de touristes étrangers en 2012, 4 millions en 2013. Mais seule une partie des rentrées serait reversée à l’État, les dirigeants de la structure gérante du site menant grande vie, dit-on dans la province.
         Depuis des années, le gouvernement édicte des plans anti-corruption, met en place des unités du même nom dans les ministères et promet aux bailleurs de fonds internationaux qu’il mène une lutte acharnée pour l’éradication de la corruption. Ainsi à l’aéroport de Siam Reap (celui qui dessert les temples d’Angkor), une affiche placée juste avant le contrôle de police de départ, prévient en plusieurs langues que rien n’est à payer à ce comptoir, et pour expliciter la chose un dessin représentant deux mains blanches tendant un billet vert estampillé $ à deux mains brunes, est barré de rouge. Mais la population continue de se plaindre de la corruption quotidienne.

         Comme le résume une note de la direction française du Trésor : « Le pays est pénalisé par la faiblesse de sa gouvernance économique et la corruption endémique érigée en système dans l’ensemble de la société, frein majeur à son développement. »