Le confucianisme et l'économie de marché

« Aucun homme n’aime la pauvreté et une humble condition. Néanmoins, il ne faut pas chercher à y échapper si on ne peut le faire honnêtement », c’est cette maxime de Confucius que le professeur Luo Guoxiang de l’Université de WuHan a mis en exergue de sa contribution à la Missive. Il était la « cheville ouvrière » chinoise de l’atelier « Management responsable » du Forum Chine Europe et connaît fort bien la France où il a séjourné à plusieurs reprises. Il nous explique ici comment la tradition confucéenne se rapproche de ce que nous Européens appelons la responsabilité sociétale.

 Dans les années soixante du siècle dernier, s’est produit un miracle économique dans les quatre Petits Dragons asiatiques (Hong Kong, Corée du Sud, Singapour, Taiwan), où beaucoup d’entrepreneurs et de commerçants pratiquaient le confucianisme comme principe de management de leur entreprise et de leurs affaires commerciales. Mais peu de temps après intervint une crise économique et beaucoup d’entreprises s’écroulèrent. En conséquence, on les critiqua pour avoir choisi une pensée non économique mais une pensée sociale comme principe de culture d’entreprises. Certains y virent l’origine de leur échec économique.

S’il existait de nombreux problèmes dans les entreprises des quatre Petits Dragons, surtout dans les PME et chez de petits commerçants, néanmoins au niveau macro-économique, stratégique, la pensée confucéenne appliquée dans le domaine économique présentait beaucoup d’avantages, surtout dans un pays comme la Chine. Le confucianisme s’avère une pensée utile dans le cadre d’une modernisation de plus en plus rapide mais aussi plus en plus compliquée sociologiquement, ethniquement et culturellement.

Avec les traités mondialement signés, avec I’O.M.C, la mondialisation est devenue économiquement et surtout techniquement de plus en plus simple. Mais en l’absence d’un Etat mondial, d’un gouvernement unifié du monde, apparaissent des conflits politiques, culturels, religieux, militaires et même économiques. La force est souvent privilégiée pour résoudre des différends d’ordre politique, religieux ou culturel. L’absence de stabilité sociale à l’échelle régionale, nationale, et mondiale, amène à rechercher un environnement favorable au développement économique.

Le confucianisme peut être une alternative orientale à de tels conflits, tout en étant une pensée, une éthique humanitaire. Pour une éthique comme le confucianisme, la bonté est innée chez les êtres humains, et on peut toujours réveiller cette bonté innée des êtres humains, on peut toujours réveiller la bonté même chez des hommes méchants, la grande bonté d’une personne doit faire oublier la rancune qu’elle a pu provoquer. Confucius lui-même le dit dans ses Entretiens : Un homme de bien fait preuve d’un respect sans faille, se comporte courtoisement avec autrui et observe les règles du rituel.

 Entre les quatre mers, tous les hommes sont des frères.

C’est pourquoi en plus de deux mille ans d’histoire de la Chine, le confucianisme est toujours demeuré la philosophie ou l’idéologie officielle; tous les envahisseurs dits barbares furent civilisés ou assimilés à travers le confucianisme. Les premiers empereurs de la Dynastie des Qin se donnèrent beaucoup de peine pour se conformer au modèle de l’homme de bien et du lettré confucianiste, versé et doué dans les six arts - rites, musique, tir à l’arc, conduite du char, calligraphie et mathématiques- .Et l’homme de bien que forme le confucianisme respecte les autres. Pour Confucius, un homme de bien respecte autrui tout en respectant la diversité. En Chine, on dénombre cinquante-six minorités nationales et les Chinois pratiquaient et pratiquent encore indifféremment le taoïsme, le bouddhisme, le confucianisme et l’islam, sans qu’il y ait aucune guerre religieuse. Le confucianisme rend possible cette situation car il a presque toujours été la philosophie officielle et prépondérante ; par conséquent, les cultures et coutumes des principales minorités nationales sont tolérées et respectées par la culture des Han. Même à l’époque de la Grande Révolution Culturelle, les cantines et des restaurants musulmans demeuraient ouverts parce que les musulmans ne mangent pas de la viande du porc comme les autres.

De plus, l’homme de bien que Confucius s’efforce ardemment de former, est non seulement celui qui est tolérant mais encore celui qui est honnête et franc envers les autres. Un jour, Zi Lu, l’un des disciples les plus éminents de Confucius demande au Grand Maître comment définir le respect de l’homme de bien envers autrui; Confucius lui répond : un homme de bien apprécie l’harmonie et non l’uniformité, tandis que l’homme de peu prise l’uniformité plutôt que l’harmonie.

Construire une société, un monde où coexistent pacifiquement différentes cultures est indispensable pour que le développement économique s’effectue correctement. Un nouveau monde harmonieux constitué de la diversité est plus dynamique et donc plus fertile non seulement culturellement, mais encore économiquement.

Les cinq relations

Depuis longtemps, beaucoup d’entreprises, grandes ou petites, ont été et sont encore organisées autour d’un noyau de cinq relations:

Relation de parenté

La relation de parenté est surtout présente dans les petites entreprises asiatiques comme les ateliers familiaux. Dans l’artisanat, le directeur est en général le père de famille, les employés étant, par conséquent, la femme, les fils et les filles. Ils sont normalement travailleurs et d’une fidélité à toute épreuve envers le père.

Confucius apprécie beaucoup cette liaison de parenté, qu’il considère comme l’unité fondamentale de la société. Avec le culte des ancêtres, les employés de beaucoup d’entreprises asiatiques sont totalement fidèles au directeur et donc à l’entreprise ; de même, les grandes entreprises asiatiques, comme la société japonaise Panasonic, s’organisent à la façon de familles, les directeurs étant respectés comme des pères de famille, à la façon dont les Japonais respectent leur Empereur. L’Institut de commerce de la Société Panasonic qui assure la formation continue des salariés de cette entreprise dispense un cours de vertu commerciale qui utilise comme manuel les Entretiens de Confucius.

En Chine continentale surtout, on trouve beaucoup d’entreprises « de bourg et de campagne ». Presque partout dans le monde, il y a des entreprises ou des commerçants chinois, généralement organisés autour d’une même parenté (Société des Tang à Paris par exemple). En cas de litige, l’arbitrage est fait par la personne la plus âgée du clan, celle-ci rend la justice sans passer par le circuit habituel des avocats et des procédures astreignantes.

Relation de pays

Relation de pays veut dire « les relations entre les voisins, les compatriotes du pays natal ». Les commerçants et les travailleurs migrants en ville ou à l’étranger ont presque tous leurs associations rassemblant ceux qui sont venus d’un même village, d’un même district, d’une même province. En Chine, chaque district établit un bureau dans les villes et particulièrement dans le chef-lieu de la province, afin d’aider les compatriotes migrants, et chaque province en établit un à Beijing la capitale ainsi que dans tous les autres chefs-lieux de province de toute la Chine. Depuis le début de la Dynastie des Ming (1368-1644) déjà, on trouvait beaucoup d’organisations privées de ce genre pour résoudre des problèmes non criminels.

Relation aux dieux

Dans la culture chinoise, outre les dieux du ciel, terrestres, ou fantomatiques, existent encore les dieux des métiers quand il s’agit des affaires et des fortunes. Le dieu de la fortune s’appelle en général Zhao GongMing 赵公明, il peut s’incarner sous la forme de Bi Gan比干 ou de Gua Yu 关羽. Bi Gan est considéré comme le dieu lettré de la fortune, le prototype de ce dieu est en fait un personnage mythologique, ministre éminent de la Dynastie des Shang qui est pieux et loyal mais aussi incapable de distinguer le mal du bien, parce qu’il a perdu son coeur en montrant sa fidélité à l’Empereur. Il est donc remplacé par Guan Yu qui est considéré comme le dieu confucianiste de la fortune, parce qu’il est à la fois loyal, juste et compétent dans tous les domaines. Il est aussi considéré comme dieu guerrier de la fortune parce qu’il est en fait un général très respecté par des « bons bandits » qui s’emparent des richesses pour aider les pauvres, un genre d’acte longtemps apprécié en Chine.

Relation de profession

En Chine comme partout dans le monde existent des associations professionnelles. «L’Association de Lu Ban», qui est l’association nationale pour les ouvriers et les techniciens, organise chaque année des concours officiels qui font partie de la formation continue. Qu’il soit lauréat national ou régional, le champion devient un travailleur modèle de ce métier et son salaire est supérieur à celui de ses collègues.

Relation des sources

L’économie chinoise contemporaine comme celle d’autrefois, est très monopoliste. En effet, depuis plus de deux mille ans, les marchandises stratégiques comme le sel, les céréales sont placées sous le monopole du gouvernement central. C’est pourquoi, jusqu’à nos jours, avec une économie de marché assez ouverte, il reste beaucoup de traces monopolistes, notamment sur le marché de l’énergie où le pétrole et le charbon sont monopolisés par les entreprises d’État. Hormis cela, existent encore beaucoup d’unions des producteurs de matières premières qui monopolisent souvent le marché de ce type de marchandises, comme l’association de la sylviculture, l’association du thé, l’association de l’électricité, l’association du charbon, l’association de la montagne de HuangShan, etc. On voit très bien que les relations entre les membres de l’association sont assez semblables à celles liant les membres d’une famille tant au niveau organisationnel qu’au niveau de l’activité commerciale ou de la fixation des prix.

l’Histoire et les huit vertus

Il est nécessaire d’évoquer un peu l’histoire du développement économique chinois pour savoir combien l’économie chinoise est compliquée dans son développement.

Entre les années 1920 et 1949, la Chine a repris l’exemple du système économique capitaliste. Après des débuts prometteurs et l’émergence de quelques « lueurs d’économie moderne », l’arrivée des envahisseurs japonais et la guerre de résistance qui dura huit ans ont presque tout détruit. S’ensuivit l’économie socialiste collective qui a duré pendant presque trente ans.

Malgré l’économie de marché en Chine, il subsiste de nombreuses traces d’économie familiale, féodale et d’État « socialiste ». Dans cette économie « mixte » et compliquée, le confucianisme joue encore un rôle assez important, tant au niveau de l’organisation qu’au niveau de la conduite des affaires. Les Chinois, habitués à une économie agricole « féodale » pendant plusieurs dizaines de siècles et à une économie planifiée pendant trente ans, une fois convertis à l’économie de marché, ne savent pas toujours se déterminer. Cela peut conduire parfois à certains excès dans les comportements non encore totalement encadrés. Confucius voulait un ordre équilibré et juste du marché. La Chine a fait des lois après l’ouverture vers l’extérieur, mais principalement des lois en liaison avec le cadre technique et économique plutôt qu’en relation avec la vertu confucéenne. C’est pourquoi, tant dans la Chine ancienne qu’en Chine actuelle, on apprécie toujours ceux qu’on appelle « les commerçants confucianistes », parce qu’ils sont des « Jun Zi », des hommes qui sont honnêtes et possèdent les huit vertus. Ces vertus sont : Humanité, bienveillance envers autrui, libérale, universelle et désintéressée; Equité, sens du devoir, droiture, rectitude portant à faire ce qui est juste ou convenable; Courtoisie, suivi des rites et des cérémonies civiles ou religieuses, politesse; Intelligence, capacité, talent, sagesse; Sincérité, bonne foi; Fidélité, loyauté; Piété filiale ; Incorruptibilité.

Depuis que le confucianisme est devenu, sous la dynastie des Han, la philosophie officielle de l’Empire chinois, ces huit caractères, huit vertus, qui synthétisent la pensée de Confucius, sont le principe du savoir-vivre des Chinois, incluant les commerçants, les fonctionnaires ou les responsables qui font les lois du commerce.

Le confucianisme est la philosophie de l’interdépendance humaniste et de la réalité avec laquelle peut être professée une harmonie sociale et une méritocratie dont les effets bénéfiques se traduisent en termes économiques.

Professeur Luo Guoxiang

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