Regards croisés

 par Michel Doucin, ambassadeur chargé de la Bioéthique et de la Responsabilité sociale des entreprises, cheville ouvrière européenne de l’atelier.

Dans son intervention liminaire, le représentant du syndicat unique, M. Lui Jichen, avait affirmé que son organisation souhaitait jouer un rôle de défense des intérêts des travailleurs dans tous les domaines et prioritairement dans l’application effective des lois sociales, encore trop largement violées en Chine, la RSE venant après ce préalable. Les intervenants européens ont souligné combien la qualité des relations sociales était une condition nécessaire d’une bonne pratique de RSE, et que le canal du dialogue entre la direction et les représentants syndicaux librement élus était essentiel à cet égard.

Plusieurs entreprises européennes ont pu obtenir des autorités chinoises une tolérance pour organiser des élections libres dans leurs établissements, y compris lorsqu’il s’agissait de PME. BHP Billiton China (filiale chinoise de la plus grande entreprise minière du monde, basée en Australie) a pu créer un Comité de risque et d’audit et un comité de développement durable, Suez-Environnement fait appel au Comité 21 pour des dialogues avec les différents types de parties prenantes et EDF réunit un comité paritaire.

M. Philippe Vasseur, présentant Décathlon, entreprise du Nord de la France, a illustré les effets du dialogue social en Chine par les avantages comparatifs acquis sur la concurrence : innovation stimulée, compétitivité améliorée, motivation des salariés, attractivité permettant la qualité des recrutements, réduction des risques d’image et judiciaires, légitimité renforcée et anticipation de la législation. M. Bruno Mercier, directeur général d’Auchan-Chine a indiqué que l’interdiction faite aux Chinois de posséder des actions avait pu être dépassée par le biais d’un trust, afin de permettre à la société française d’organiser l’actionnariat de ses salariés, marque de fabrique de sa politique de RSE dans tous les pays et qui s’ajoute à un intéressement aux bénéfices. Leur sentiment était que ces expériences, très observées, étaient considérées par les autorités comme le laboratoire d’évolutions à venir.

M. Chen Mo, chercheur sur la RSE au China News Service a fait un exposé sur les concepts de RSE vus de Chine, où il apparaissait que les syndicats ne figuraient pas parmi les parties prenantes avec lesquelles les dirigeants d’entreprise devraient dialoguer. Les médias avaient, en revanche, un rôle pédagogique essentiel à jouer en relais du gouvernement qui conçoit la RSE comme une manière de faire évoluer la société et le marché vers une plus grande équité.

Il a été souligné que, dans la vision européenne, l’acteur syndical est si important que certains grands groupes en font leur partenaire privilégié dans l’élaboration de leur politique de RSE, en concluant avec lui un « accord cadre international » (ACI). M. Zhou Guoping, syndicaliste responsable pour l’Asie de la mise en œuvre de l’ACI d’EDF, en a fait la démonstration.

L’engagement des petites entreprises dans la RSE

M. Jack Fung, dirigeant du conseil en management LinKubi a présenté cinq raisons pour une PME chinoise de s’engager dans la RSE : répondre aux exigences des donneurs d’ordre, motiver et retenir ses employés, réduire ses coûts, améliorer son image et créer de nouvelles opportunités de marché, pour, au total, accroître ses gains. Cette présentation était parfaitement en phase avec celle de M. Nicolas Schmitt, qui a expliqué en des termes identiques ce qui avait amené le Centre des Jeunes Dirigeants, organisation de plus de trois mille PME, à élaborer la « Performance Globale », standard conçu pour des entreprises de toute taille. Cette question interpelle les autorités chinoises, qui ont notamment mis en doute l’applicabilité de la norme ISO 26000 aux petites organisations.

Plusieurs PME européennes implantées en Chine (Promodéfi, représentée par Nicolas Serrano-Rolin, son directeur Chine, Bernard-Control, représentée par Guillaume Bernard, son président) ont témoigné de la réceptivité et de la réactivité de leurs personnels aux méthodes de management soucieuses de leur qualité de vie qu’elles avaient introduites. M. Bernard, dont l’entreprise prend en charge l’assurance santé de toute la famille de ses 250 employés a toutefois signalé la difficulté de faire comprendre l’intérêt de ce type d’avantages à certains personnels qui préfèreraient des primes versés au comptant.

 

Le rôle des pouvoirs publics

 

La SASAC (la Commission de Contrôle et de Gestion des biens publics, qui gère les entreprises d’État) a présenté un programme ambitieux de réduction de la consommation d’énergie (dont la moitié de l’objectif de 20 % serait déjà réalisé), de redistribution des profits aux salariés (hausse des salaires de 8,8 % en 2009) et de lutte de toutes les entreprises publiques chinoises contre la pauvreté (3 milliards de yuans distribués en 2009).

M. Ma Xue Ji, directeur de la RSE de la zone économique de Pudong qui accueille dix-huit mille entreprises, a exposé le plan mis en œuvre depuis 2007 pour créer un environnement favorable à la RSE : bureau de promotion de la RSE dirigé par le maire, Guide pour la RSE articulé autour de 60 paramètres, programme d’action visant mille entreprises sous trois ans, Forum et « norme régionale de RSE ».

D’ores et déjà, 107 entreprises de la zone font des rapports annuels sur leurs activités sociales et environnementales. M. Yu Biao, Secrétaire général adjoint de la société d’aménagement de Pudong a complété en soulignant que cette dernière était certifiée ISO 14000 et que la ville nouvelle avait été déclarée « zone pilote pour la protection écologique », sept critères ayant été définis que devront ultérieurement respecter toutes les autres zones économiques d’exportation. Ils portent sur le retraitement des déchets industriels, l’habitat, l’énergie, l’eau, les émissions de gaz et la formation du personnel.M. Vasseur a souligné l’importance croissante que revêt en Europe l’intervention des pouvoirs publics en tant que régulateurs de pratiques de RSE qui, sinon, risqueraient de verser dans la pure communication. La France a été pionnière en la matière et est maintenant très écoutée. M.D’Humières a complété en présentant les obligations de reporting social et environnemental créées par les lois françaises de 2001, 2009 et 2010. L’existence d’une politique publique française en matière de RSE, que symbolise la fonction d’ambassadeur spécialiste du sujet, a retenu l’attention des interlocuteurs dans un pays où notre image était jusqu’ici beaucoup moins affirmée que celle d’autres pays européens dont plusieurs ont conclu des accords de coopération dans le domaine : Allemagne (GTZ), Pays-Bas (memorandum of understanding), Grande Bretagne (British Council), Italie (Chambres de commerce), Suède (SIDA), Suisse, USA, etc.

Une certaine convergence de vues est apparue entre Européens et Chinois. M. Liu Beixian, Président du China News Service a souligné que la RSE est une des politiques de mise en œuvre d’une stratégie de développement durable, ce dernier apparaissant de plus en plus comme un enjeu considérable. M. Guo Changjiang, vice-président de la Croix Rouge, a daté de 2007 le début d’un mouvement de réglementation de plus en plus dense pour baliser le parcours des entreprises dans la RSE. Divers échanges ont confirmé que la RSE fait l’objet d’un vif débat au sein de cercles officiels chinois diversement disposés à en retenir toutes les composantes, en particulier le dialogue social, mais qui fondent sur son développement l’espoir d’un cheminement accéléré vers la « société d’harmonie ».

La RSE et la lutte contre la pauvreté

Abordé à travers le thème de la réalisation des Objectifs de Développement du Millénaire, ce thème a confirmé l’existence de nuances entre les conceptions chinoise et européenne de la responsabilité sociale des entreprises. Pour la société chinoise, il va de soi que l’entreprise a un rôle social qui dépasse ses murs et ses obligations légales. L’origine de cette idée de l’existence de devoirs de l’entrepreneur vis-à-vis de la société dans laquelle il prospère se trouve dans des traditions culturelles et morales dont Confucius, penseur en vogue, a été l’une des expressions. Aussi le Forum qu’organisent chaque année le China News Service et la Fondation de la Croix Rouge Chinoise a-t-il vocation à encourager des initiatives philanthropiques de type humanitaire et social souvent déconnectées du métier pratiqué par les entreprises donatrices. Pour l’ACFTU, syndicat unique, ce mouvement doit être encore davantage encouragé. Pour le SASAC, les entreprises publiques doivent y prendre une part importante, en particulier dans les zones sous-développées. Ces entreprises ont créé sept fondations et ont dépensé trois milliards de yuans pour des causes caritatives en 2009. Les entreprises européennes et internationales qui participent à cette orientation reçoivent un très bon accueil, et pratiquement toutes celles qui souhaitent obtenir de façon durable leur « licence d’opérer » se doivent de développer un volet philanthropique. Auchan encourage ainsi les visites de ses employés dans les maisons de retraite en fin d’année pour stimuler leurs sentiments compassionnels. Amway China (Amway est une société étatsunienne de vente directe, parmi les plus importantes et les plus prospères du monde, spécialisée dans les produits de bien-être) encourage les initiatives bénévoles de ses salariés dans tous les domaines et finance des bourses pour des missions sociales d’étudiants en milieu rural. Le fournisseur en matériaux et équipements pour boulangerie Lesaffre a su conjuguer son métier avec le désir de ses dirigeants d’offrir un avenir à des orphelins en organisant une formation diplômante en alternance à la boulangerie. Alcatel-Lucent a dégagé sept mille heures de travail pour l’engagement bénévole de ses employés dans des actions luttant contre les inégalités, notamment dans l’accès à Internet.

Le débat a fait apparaître que les sièges sociaux des entreprises européennes qui se livrent à de telles activités philanthropiques sont souvent hésitants à faire figurer ces dernières dans leurs bilans RSE, le concept dominant étant que la responsabilité sociale des entreprises consiste en l’inclusion de pratiques sociales et environnementales innovantes et conformes à l’intérêt général dans le cœur de leur métier et de leur stratégie économique, tout en dialoguant avec l’ensemble de leurs parties prenantes. Mais ces sièges, situés dans des pays relativement riches n’ont pas à faire face à la pression politique et sociale qui pèse sur des entreprises immergées dans des pays où persiste souvent une immense pauvreté à laquelle ne peuvent faire face seuls les pouvoirs publics.