La Chine à la recherche de son modèle RSE

 par Marc Deluzet, Délégué général de l’Observatoire Social International

 Dans la République Populaire de Chine, la Responsabilité Sociale des Entreprises (RSE) est aujourd’hui devenue davantage un enjeu politique que le simple sujet d’études universitaires qu’elle constituait il y a quelques années.

La ville de Shanghai s’est lancée depuis 1990 dans la redynamisation des zones franches mises en place lors de la politique de réforme économique engagée par Deng Xiaoping. Cette relance intègre très nettement les exigences environnementales du développement durable. Le développement de la zone de Pudong par exemple, qui veut constituer le nouveau quartier d’affaires de la capitale économique du pays, intègre des objectifs impressionnants de réduction de l’énergie consommée et d’aménagement local qui n’ont rien à envier à ses concurrents américains ou européens.

Sur le plan social, les choses sont plus compliquées et recouvrent des enjeux politiques plus disputés. Dans ce domaine, la crise économique a plutôt renforcé ceux qui, parmi les dirigeants, promeuvent un nouveau modèle de développement et souhaiter passer d’une économie tournée vers l’exportation à un système de croissance fondé sur la demande interne, notamment la demande sociale. Cela explique la valorisation médiatique de plusieurs conflits sociaux dans ce grand pays où le droit de grève n’existe pas vraiment. Ces conflits touchent des entreprises étrangères et ont conduit à de fortes revalorisations salariales que les dirigeants souhaitent voir s’étendre progressivement à des entreprises chinoises.

Cependant, sur les questions sociales, les dirigeants entendent conserver la maîtrise totale du changement et de son rythme. Ils n’entendent donc pas que la RSE soit un instrument de pression occidental qui leur échappe. De ce point de vue, dans les échanges et les discussions, les européens, qui sont les promoteurs les plus nets de la RSE, peuvent être vite accusés de vouloir en faire un instrument protectionniste vis-à-vis des exportations des pays émergents dont la Chine.

La vision chinoise de la RSE reste une approche très centrée sur la philanthropie, de manière analogue à la perspective des américains, avec lesquels ils sont en compétition ouverte. Pour cette raison, de nombreux responsables chinois recherchent une alternative à la vision américaine dominante. Ils sont donc ouverts à la perspective des européens qui en font un paradigme d’un nouveau modèle économique de croissance et d’efficacité. Il y a là matière à un dialogue constructif entre chinois et européens  pour s’entendre sur une conception, sinon commune, du moins convergente de la RSE.

Pour peu qu’elle ne soit pas fondée sur des standards internationaux contraignants, cette dynamique laisse la place à une démarche volontaire des acteurs chinois qui leur permet d’en maîtriser le rythme et la nature. Dans leur esprit, la société harmonieuse constitue un but aussi élevé en matière de RSE que la mode de vie européen, et ils continuent de considérer que la RSE peut être vécue avec d’autres lois sociales que celles qui ont cours en Europe.

Dans ce dialogue sino-européen, les acteurs français ont une place particulière. D’une part, parce que les entreprises françaises tiennent leur place dans le développement accéléré de l’économie chinoise, avec des politiques très innovantes sur le plan social ou environnemental. Leurs apports sont très importants en termes de management, dans le cadre de la montée en gamme des activités économiques.

D’autre part, la vision française est un peu décalée par rapport à la moyenne européenne. La État, avec la loi NRE, renforcée par la récente loi Grenelle II équilibre le caractère volontaire de la RSE par une incitation légale forte, en matière de reporting notamment. Il y a là, à la fois, une forte proximité avec les méthodes chinoises, concernant le rôle important dévolu à l’État. Mais cette proximité dans la nature des instruments à mobiliser pour réguler et développer la RSE, peut être également l’objet d’une divergence fortes sur le respect des normes internationales et d’un conflit en termes de souveraineté sur le plan des règles de démocratie sociale.