Éthique, responsabilité et harmonie

 Éthique, responsabilité et harmonie

par Marie-Noëlle Auberger

 

Dans les échanges entre la Chine et l’Europe, les États-Unis d’Amérique ne sont pas toujours très loin, et il nous a semblé constater l’existence de trois conceptions de la responsabilité sociétale des organisations, dont les différences ne sont pas toujours bien explicitées. Pourtant, elles ont des racines historiques et une couleur idéologique bien différentes, même si elles peuvent se décliner dans des instruments plus ou moins communs, comme ISO 26 OOO, fruit de compromis historiques.

Nous distinguerons la conception anglo-saxonne qui se détermine en fonction d’une éthique religieuse, celle des Quakers qui ne voulaient pas mettre leur argent dans les entreprises du péché telles que fabriques d’armes, jeux et tripots, maisons de passe ; la conception européenne d’attention vis-à-vis des parties prenantes, issue du paternalisme d’entreprise au XIXe siècle – les salariés reçoivent des avantages, octroyés mais bien tangibles - et de la gestion des externalités – l’organisation se préoccupe des effets de son action sur le monde qui l’entoure - ; la conception chinoise d’harmonie, le respect de la nature par l’Homme et l’équilibre dans les relations entre les humains, équilibre intimement lié à une hiérarchisation qui ne peut être contestée. Dans un cas, la RSE dépend de l’éthique personnelle du chef d’entreprise, de sa conception du monde et du regard que la divinité dans laquelle il croit porte sur lui ; dans l’autre c’est un rapport soci(ét)al qui est en cause – social dans les termes des classiques du XIXe siècle, sociétal pour utiliser le terme employé au XXIe pour définir les relations de l’organisation avec la Société- ; dans le troisième, ce qui est en jeu, c’est l’équilibre dans la Société, équilibre qui passe par le fait que la stabilité du pouvoir ne peut être remise en cause.

Cela amène à poser la question même de la nature de l’entreprise : est-elle un nœud de contrats, une collectivité avec des forces à la fois antagonistes et partenaires, une communauté bienveillante aux membres unis et soumis ?

Les relations de l’entreprise avec la Société sont en trois cercles. Le premier est le respect de la loi ; on peut néanmoins s’interroger sur ce que signifie exactement respecter la loi, notamment quand une loi locale est en contradiction avec les lois internationales que sont les conventions fondamentales de l’organisation internationale du Travail… Deuxième cercle, la philanthropie – et nous aurions tendance à ajouter quand elle n’est pas, de fait, obligatoire pour obtenir une licence à opérer- . Troisième étape, l’intégration du souci des parties prenantes dans le management lui-même. Peut-on dire que l’entreprise se conduit de façon responsable dès que certaines de ses actions n’ont pas un objectif immédiatement lucratif ?

Les rapports entre entreprises et Société, entre État et population peuvent se lire aussi à travers le prisme de la protection sociale, laquelle peut être prise en charge à des degrés divers par la famille, l’entreprise ou la puissance publique. Cette dernière peut laisser faire – les entreprises prennent ou non en charge la couverture maladie de leurs salariés et de la famille de ceux-ci, les richissimes hommes d’affaires distribuent une part de leur fortune dans des actions charitables qu’ils définissent comme utiles, l’État se contente de donner des dégrèvements d’impôt mais n’oriente pas, la fondation peut distribuer des Bibles ou financer des hôpitaux, c’est égal - ; faire –c’est l’Etat Providence qui preste directement les services – hôpitaux, écoles – ou qui prévoit une allocation pour chaque situation de faiblesse, du manque de ressources à la consultation d’un professionnel de la santé, voire d’un prestataire de services en général -, et la couverture  sociale n’est pas liée au fait d’appartenir à une entreprise ; faire faire – quand l’État ordonne aux entreprises qu’il contrôle ou incite fortement celles qui sont à capitaux privés à une action envers les populations, en matière de santé, d’éducation ou de lien social.

N’oublions pas l’aspect macroéconomique, le développement durable qui se pense à l’échelle d’un pays, d’un continent, de la Planète. L’humanité va-t-elle enfin orienter les richesses qu’elle produit d’une façon telle que l’ensemble de ses membres puisse vivre décemment ? L’économie mondiale saura t-elle faire sa mutation vers l’utilisation des ressources de flux (renouvelables) au lieu de piocher dans les ressources de stock ? Faudra t-il pour cela une gouvernance mondiale ? Et quel rôle la Chine, qui abrite un humain sur cinq, entend-t-elle jouer dans les prochaines décennies ? Notamment, que voudra sa jeunesse ? Enfants uniques, accrochés au téléphone portable, familiers d’une Toile d’accès plus ou moins large, que feront les jeunes urbains de leur printemps ?