Nourrir les humains sans dégrader la Planète

Nourrir les humains, un défi.

 

A quel(s) prix la Planète pourrait-elle nourrir 9 milliards d’humains en 2050, et sans trop être dégradée? C’est la question à laquelle tente de répondre l’initiative Agrimonde. Quelques pistes de réponses.

 

Les émeutes de la faim dans une quarantaine de pays en 2008 ont rappelé que l’agriculture demeure un enjeu crucial au vingt-et-unième siècle. Quand les prix agricoles s’envolent, comme cela a été le cas en 2007-2008, les pauvres des villes ne parviennent pas à se nourrir. Lorsque, au contraire, les prix agricoles baissent, comme ça a été le cas au cours des vingt-cinq années précédentes, les paysans des pays du Sud n’ont pas accès aux intrants (engrais, pesticides etc.) ni même parfois aux semences et, chassés de leurs terres par la pauvreté, ils grossissent la population des bidonvilles. Cette question de l’accès aux intrants – et même aux semences – se pose avec d’autant plus d’acuité lors de l’introduction de nouvelles variétés de cultures ou d’organismes génétiquement modifiés (OGM).

 

Quelles sont les causes de l’instabilité des prix des produits agricoles? On ne sait pas le déterminer avec certitude, puisque les facteurs "classiques" (surfaces des sols, rendements, évolution de la demande alimentaire des hommes et des animaux, stocks, etc.) ne suffisent pas à tout expliquer.

 

La prospective Agrimonde, initiative conjointe du Cirad, l’institut français de recherche agronomique au service du développement des pays du Sud et de l’Outre-mer français, et de l’Inra, Institut national de la recherche agronomique, est un outil de réflexion collective sur les enjeux alimentaires et agricoles mondiaux, enjeux qui peuvent se résumer ainsi: comment nourrir neuf milliards d’individus en 2050 en préservant les écosystèmes? Alliant approche quantitative et analyse qualitative, les différents scénarios d’Agrimonde mettent en évidence la nécessaire ouverture des marchés internationaux pour faire face aux enjeux alimentaires de demain. Il serait possible, à l’horizon 2050, de nourrir neuf milliards d’êtres humains, dans un contexte de développement durable, mais cela ne se ferait pas sans contraintes. Parmi elles, un changement des habitudes alimentaires (avec réduction de la consommation des produits animaux, notamment pour les plus riches); des investissements considérables pour augmenter les rendements de l’agriculture et pour diffuser des systèmes de production agricoles compatibles avec la préservation des écosystèmes; la protection des ressources naturelles, intégrant le phénomène de raréfaction des énergies fossiles; une politique volontariste pour organiser et réguler les échanges agricoles et alimentaires à l’intérieur des régions comme entre celles-ci (nécessaires, car certaines zones géographiques, comme le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, ou l’Afrique sub-saharienne, resteront déficitaires en production agricole et alimentaire); une diminution des pertes à tous les niveaux (agriculture, stockage, transport, transformation et distribution, consommation).

 

Par le passé, certains pays ont usé d’instruments de protection de leur agriculture, comme l’Union européenne qui, en 1958, a lancé la PAC (Politique Agricole Commune). L’Europe, première importatrice et exportatrice mondiale, a mené une politique de protection de ses productions face à l’importation et de subvention à l’exportation. Les taxes, fortes, à l’import sur les produits concurrents des produits européens ont tout de même profité à d’autres produits (comme la banane, qui a pu bénéficier d’un prix en UE plus fort que le prix mondial). L’UE est alors devenue le premier débouché pour les pays en développement, mais sur des produits à faible valeur ajoutée, avec un marché difficile d’accès, imposant des barrières non tarifaires comme la sécurité alimentaire. Et ces pays ont parfois privilégié les exportations au lieu de nourrir leur population. Quant aux subventions aux exportations européennes (ou américaines, dans le cadre d’un autre système de protection de production nationale), elles ont fait subir une concurrence grave aux productions locales.

 

De telles politiques de régulation, nationales ou régionales, non concertées au niveau international, pourraient générer à nouveau, comme ce fut le cas en 1958, des perturbations importantes sur les marchés mondiaux. Pour autant, de telles pratiques de subventions ne seraient pas à proscrire dans certains pays en développement car la libéralisation totale des échanges agricoles, le renforcement de la concurrence entre des agricultures extrêmement inégales ainsi que l’instabilité des prix, aggraveraient la situation. À défaut d’une régulation internationale difficilement possible, une concertation entre les pays sur les politiques agricoles est nécessaire, qui pourrait passer par la constitution importante de stocks au niveau mondial, pour éviter les pénuries. Mais sous quelle égide et avec quel financement?

 

La question de la concertation se pose d’autant plus que la spéculation sur les terres agricoles a débuté. Au nom de la sécurité alimentaire et du fait de la flambée récente des cours des produits agricoles, de gros investisseurs internationaux et des Etats se lancent vers l’acquisition des terres agricoles disponibles par centaines de millions d’hectares dans certaines régions. L’acquisition de ces terres par des gouvernements ou entreprises mettant de côté les négociations internationales, tenues en échec, vont à l’encontre du multilatéralisme. D’autant que les terres fertiles se font de plus en plus rares dans certaines zones, du fait de la croissance démographique, de l’avancée du désert, de l’érosion, de l’épuisement des sols…

 

Enfin, dans un contexte d’augmentation annoncée du prix du pétrole, se pose également la question des agrocarburants de première génération (créés à partir de plantes comestibles, contrairement aux agrocarburants de deuxième génération), qui apparaissent de plus en plus en compétition avec les surfaces destinées à la production alimentaire comme avec les forêts. Ne pourrait-on pas envisager la possibilité d’une alternance entre les différentes productions, évitant l’appauvrissement des sols dus à une unique culture? Et surtout, à quel prix les agrocarburants deviennent-ils rentables pour ceux qui les produisent? À 100 dollars le baril, plus, moins?

 

A l’échelle mondiale, les terres émergées représentent 14 milliards d’hectares, dont un tiers sont considérés par la FAO (l’organisation des Nations Unies pour l’agriculture et l’alimentation), comme cultivables. Actuellement, même si les situations sont très contrastées d’une région à l’autre, 40% des terres considérées comme cultivables sont en culture. A l’échelle mondiale, donc, la réserve de terres cultivables est importante (près de trois milliards d’hectares) et il semble possible de multiplier par deux la surface des terres cultivées – attention toutefois aux impacts environnementaux, et à la possibilité de création d’infrastructures de stockage, de transport etc.

 

En conséquence, la faim dans le monde est davantage due à des causes économiques et sociales qu’à l’ingratitude de la nature.

 

Armelle Barré