Les entreprises ont-elles des comptes à rendre?

C’était la question posée à un débat à la mairie du 2e arrondissement de Paris qui rassemblait divers acteurs ou observateurs du secteur.

 

Plutôt que de dénoncer systématiquement les entreprises, la Fédération Internationale des Droits de l’Homme a décidé de dialoguer avec celles qui ont un comportement correct. Elle s’est ainsi engagée dans un partenariat avec Carrefour, participant à l’élaboration de la charte éthique du distributeur et procédant à des inspections de fournisseurs au Bangladesh. Dans les conditions du partenariat, la FIDH a précisé qu’elle refusait de se limiter à la lutte contre le travail des enfants mais entendait s’intéresser au respect de toutes les normes internationales: déclaration internationale des droits de l’homme et conventions fondamentales de l’OIT. Carrefour s’engageait à ne pas mettre de conditions aux audits réalisés et a accepter que la FIDH  coopère avec des ONG et syndicats locaux. "Il faut que les travailleurs portent eux-mêmes leurs revendications" expliquait Marie Guiraud "mais ils ne connaissent pas leurs droits ni même le concept de droit. Il faudra donc former à cela tant les travailleurs que le management."

 

Michel Capron, professeur d’université, notait que les entreprises rendent des comptes depuis longtemps: d’abord aux apporteurs de capitaux, puis à l’Etat qui lève l’impôt et établit des statistiques, enfin -en Europe occidentale du moins- aux salariés. Aujourd’hui on leur demande une reddition auprès des parties prenantes. La société civile a abaissé son seuil d’acceptabilité des risques majeurs que la croissance économique fait courir à la Planète; cela entraîne une crise de légitimité des entreprises multinationales. Celles-ci  cherchent à reconquérir la confiance de la société, mise à mal par la corruption, les réductions d’emploi, l’augmentation des accidents du travail, le creusement des inégalités et les atteintes portées à l’environnement.

 

Pour le directeur des magasins Nature et Découverte, spécialisés dans la vente de matériels pédagogiques, c’est au client de savoir et de dire s’il accepte de payer le surcoût de la qualité environnementale et de la qualité sociale. Lui fait la preuve de l’implication de son entreprise dans la RSE par l’attention portée aux vendeurs : une formation leur a été dispensée, en liaison avec la médecine du travail et la caisse régionale d’assurance maladie, pour qu’ils évitent de se casser le dos en faisant de la manutention ; ils ont été munis de cutters à lame auto rétractable, ce qui a permis de diminuer le nombre de coupures aux mains et donc d’abaisser le taux d’accidents du travail.

 

Vigeo note les entreprises sur six domaines: le respect des droits humains, la gestion des ressources humaines, l’environnement, le gouvernement d’entreprise, les rapports avec les clients et fournisseurs, l’engagement sociétal de l’entreprise, c’est à dire ses relations avec les territoires, expose Fouad Benseddik, directeur général adjoint. Elle vend ses notes à des gérants de capitaux. "La responsabilité sociale est un concept en recherche de sens" ajoute t-il et dans cette recherche l’Etat et les partenaires sociaux ont un rôle indispensable. En réponse à Michel Capron qui lui demande s’il existe vraiment un marché de la RSE, Fouad Benseddik répond que les résultats réalisés en 2003 par l’entreprise ont été supérieurs aux objectifs. Si la notation déclarative est clairement déficitaire, les produits de notation sollicitée, c’est à dire des actions de type audit, produisent de la marge.

 

Pour Guillaume Duval, rédacteur en chef d’Alternatives Economiques, la production du secteur non marchand reste territorialisée. Faire du non marchand nécessite de bien connaître les gens avec lesquels on travaille, alors que le secteur marchand, caractérisé par la mondialisation et la concentration des acteurs, est capable de jouer les territoires les uns contre les autres. On ne peut pas compter sur une social-démocratie mondiale, parce qu’il n’existe pas d’Etat mondial. Les Anglo-saxons disent qu’il faut passer du capitalisme des shareholders au capitalisme des stakeholders mais cela n’a pas de sens car on ne serait plus alors dans le capitalisme. Mais le stakeholders system permet une appropriation collective des moyens de production d’une autre façon que l’étatisation.

 

Les Belges sont très sensibles à l’impact social et environnemental de la production, raconte Anne Peters, et l’idée d’un label social est née chez les parlementaires socialistes, sensibilisés par les campagnes comme De l’éthique sur l’étiquette, des affaires de corruption et la fermeture de Vilvorde. La Commission européenne a du se prononcer sur la pertinence de la loi ; la DG Emploi était favorable au projet mais les DG entreprises et concurrence ont considéré le label comme un instrument de discrimination entre entreprises. A l’OMC, le label social est proposé comme "label non obligatoire" mais les pays d’Asie du Sud-Est, l’Inde et l’Egypte ont demandé le retrait du projet. A ce jour, trois produits seulement sont labellisés en Belgique.

 

Alain Lipietz, député européen, rappelle un fait peu connu: dans certaines circonstances, l’Organisation Mondiale de la Santé et la FAO imposent leur volonté à l’Organisation Mondiale du Commerce. Ainsi, lorsque l’OMS déclare l’existence de la fièvre aphteuse dans un pays, les autres pays du monde ont le droit de cesser leurs importations en provenance du pays infecté et l’OMC n‘a rien à dire. Les Verts demandent que l’Organisation Mondiale du Travail dispose du même genre de possibilité. En 1841, la France a interdit le travail des enfants de moins de huit ans; le niveau industriel de l’Inde aujourd’hui, qui construit des ordinateurs et des satellites, est supérieur à celui de la France de 1841 : on peut donc attendre de ce pays qu’il mette effectivement fin au travail des enfants.

 

MNA