Haro sur les multinationales

Arnaud Montebourg avait prêté une salle à l’Assemblée Nationale où un débat a rassemblé une quarantaine de personnes autour du thème des multinationales. Les orateurs ont appelé à remettre les "monstres" que sont ces entreprises au service du citoyen et souhaité que l’Etat cesse de déléguer son rôle de garant de l’intérêt général au secteur privé.

 

"Les multinationales font partie de notre quotidien" déclarait Walter Bouvais, rédacteur en chef de Terra Economica et co-auteur d’un ouvrage sur les multinationales aux éditions Danger Public. Ce travail, basé sur des sources ouvertes, porte sur cinquante entreprises, principalement françaises et étasuniennes, et est destiné à "éclairer les citoyens". Walter Bouvais prend l’exemple de la directive REACH, censée obliger les fabricants de produits chimiques à analyser les produits mis sur le marché afin de protéger les consommateurs, et accuse le lobby chimique d’avoir "quasiment vidée de sa substance" cette directive en réduisant le nombre de produits visés de trente mille à dix mille. "Les chimiquiers veulent externaliser les risques pour maintenir les profits", s’indigne t-il, "le coût sociétal serait de six cents millions d’euros s’il était pris en charge par les industriels mais sera de quatre à cinq milliards de dépenses de santé pour la collectivité". Autre exemple de lobbying à propos d’une directive, la part de cacao qui a été réduite dans les produits chocolatiers, au détriment des producteurs de cacao. Et Exxon Mobil a obtenu de l’administration Bush que les Etats-Unis reviennent sur leur engagement de signer le protocole de Kyoto, après avoir, entre autres, "fait signer une pétition à dix-sept mille pseudo scientifiques, dont une chanteuse des Space Girls, niant tout lien entre les activités industrielles et humaines et le réchauffement climatique".

 

David Garcia, l’autre co-auteur du livre, évoque les activités politico-économiques de la United Fruits au Guatemala et au Honduras, allant jusqu’au coup d’Etat. D’après lui, le tournant de l’histoire fut l’accident de Bhopal en décembre 1984 et le refus d’Union Carbridge puis de son repreneur Dow Chemical d’assumer leurs responsabilités. Il se réjouit que Nike, exclu en 1997 de l’indice social Domini contrairement à Reebok, ait annoncé en 1999 la création de Global Alliance pour évaluer la situation des salariés des sociétés indonésiennes travaillant pour elle. De même Gap "bat sa coulpe" en 2004 à propos des conditions de travail en Chine et crée quatre vingt dix postes de conseiller éthique pour vérifier que les sous-traitants respectent le code de bonne conduite édicté par l’entreprise. David Garcia voit naître "l’ébauche d’un contrôle citoyen direct des multinationales" qui ne passe plus par l’intermédiaire des ONG et des syndicats mais prend la voie judiciaire: en 1999, une plainte collective de trente cinq mille ouvriers de l’île de Saïpan a fait condamner des multinationales, le Cour européenne de justice a donné raison a des militants condamnés pour diffamation envers MacDonald par la justice britannique, la cour d’appel de New York a validé la plainte de deux adolescents rebelles qui reprochaient à cette même chaîne de leur avoir caché que la consommation de hamburgers était mauvaise pour la santé. Mais les lobbys font voter des lois à leu convenance: la chambre des représentants a voté une loi, surnommée "cheesburger act", qui vise à interdire toute poursuite contre les rois de la malbouffe, en France, l’amendement visant à interdire les boissons gazeuses dans les distributeurs scolaires et les publicités destinées aux enfants a été dévoyé par les sénateurs.

 

Le contrôle citoyen apparaît aussi dans la lutte menée par les femmes adivasis au Kerala contre Coca-cola qui vide les nappes phréatiques et pollue la région. Aux Etats-Unis, les citoyens se disent qu’il faut surveiller les multinationales: Wallmart a pour slogan "des prix toujours plus bas" et on parle de wallmartisation de l’économie américaine, avec une baisse de l’inflation obtenue grâce à des salariés "payés deux ou trois fois moins cher que dans les autres entreprises de distribution". A Inglewood (Californie) l’implantation prévue d’un magasin Wallmart rencontra le refus des ONG, la création de collectifs citoyens, et une réponse négative au référendum organisé par la municipalité, ce qui dissuada Wallmart de s’implanter. En France, nous n’avons pas de référendum d’initiative populaire, déplore David Garcia, mais Arnaud Montebourg s’emploie à changer cela.

 

Eric Loiselet cite l’article de Patrick Artus paru le matin même dans Libération affirmant que le capitalisme n’a plus de sens et dit que Le Forum citoyen pour la RSE, dont il est porte parole, n’est pas loin de partager cette analyse. Les multinationales n’ont qu’une préoccupation: l’extension de leur droit à opérer. Le Forum citoyen veut instaurer le "contrôle démocratique des très grandes entreprises" car il faut "remettre les monstres au service de tous". Regrettant l’échec du Forum européen multi parties prenantes et insistant sur la nécessité de maintenir l’article 116, Eric Loiselet s’étonne aussi que les pouvoirs publics soient incapables de dire combien des sept cents entreprises cotées soumises à l’obligation de la loi NRE la respectent effectivement.
Le Forum citoyen demande que le rapport annuel soit établi en concertation avec les parties prenantes, que les institutions représentatives du personnel donnent leur avis et que l’on trouve des modalités pour associer les ONG au processus de concertation.

 

Il souhaite aussi la mise en place par les pouvoirs publics d’un outil de veille logé dans une des directions centrales, accompagné d’un appel aux équipes de recherche universitaires.

 

Le Forum citoyen fait campagne pour interpeller les entreprises sur leur reporting social et environnemental. Les études d’Alpha Conseil et du CFIE, les publications d’Alternatives économiques ont montré que certaines entreprises sont de "mauvais élèves": Bouygues, Lagardère, Cap Gemini…

 

Yannick Jadot de Greenpeace France affirme que nos sociétés reculent en matière de choix démocratique, le rôle de l’Etat est de plus en plus dévolu aux entreprises, comme on l’a vu à Johannesburg. On constate une réelle délégation de l’intérêt général aux entreprises.

 

Il propose des pistes de travail: récréer un rapport de forces social avec les entreprises. Les écologistes ont gagné à l’affaiblissement du rapport social dans les entreprises, celles-ci s’intéressant plus à leur image dans la société que de ce que pensent leurs salariés. Mais pour une véritable RSE, il faut créer des liens entre ceux qui sont à l’intérieur de l’entreprise, y compris sous les aspects de la santé au travail, et ceux qui sont à l’extérieur, y compris les consommateurs. On ne peut pas gérer les choix de société sans faire intervenir les citoyens, il faut donc un cadre réglementaire qui aille du local à l’international. La multinationales doivent être comptables des dégâts qu’elles causent, il faut créer un cadre international qui permette de juger Dow Chemical ailleurs qu’en Inde.

 

C’est en France, qui possède les plus grandes multinationales de l’eau, que s’est créée pour le contrat mondial de l’eau –ACME- dont des homologues existent désormais dans différents pays, qu’il conviendra de fédérer. Son représentant regrette que l’organisation des Nations Unies s’appuie sur le rapport Camdessus, lequel propose de développer le partenariat public-privé en matière de traitement et de distribution d’eau. Pour l’ACME, cela signifie donner les marchés au secteur privé qui fera payer les consommateurs. L’association a intenté un procès à Vivendi pour faire la lumière sur des provisions d’un montant de 47 milliards de francs français déposées sur un compte en Irlande. Les trois multinationales françaises de l’eau, Vivendi, Suez et la Lyonnaise, se partagent 80% du marché français, alors qu’aux Etats-Unis ou en Suède, la part du privé n’est que de 15%. En Bolivie et dans d’autres pays du sud, des réactions importantes se font jour contre les multinationales qui ne cherchent qu’à faire du profit et non pas à apporter de l’eau potable à chacun. Et les objectifs du millénaire ont été revus à la baisse dans le domaine de l’eau.

 

En France, l’agriculture représente 70% de la consommation d’eau, l’industrie 20% et le consommateur 10% seulement et pourtant, déplore le représentant de l’ACME, c’est l’usager qui finance à 70% alors même que les agriculteurs et les industriels polluent. En région parisienne, un accord de Danone avec la SAGEP permet à l’industriel de prélever de l’eau dans la nappe phréatique et de la vendre en bouteille, Coca-Cola utilise l’eau d’Ile-de-France, Schwepps celle de la région d’Avignon, alors que l’eau n’est pas une marchandise comme les autres: on ne peut pas laisser les groupes prélever de l’eau pour la vendre.

 

MNA