Les œuvres sociales d'une ville, la protection de la nature et l'emploi local

Une ville propriétaire d'un groupe industriel, une petite filiale de troisième rang dans une activité non stratégique et même pas dans le pays d'origine,la lutte européenne contre la surpêche, des ouvriers à la qualification forte mais étroite... un redressement judiciaire. Une réindustrialisation?

 

Il était une fois une usine à Sens dans l'Yonne, en France, créée au début du XXe siècle par la Compagnie Pont à Mousson. Changeant de groupe d'appartenance comme de raison sociale et même d'activité au gré des "rectifications de frontières" et des stratégies mondiales, elle fabrique aujourd'hui des réducteurs pour les bateaux, l'équivalent des boites de vitesse, avec cent vingt salariés, sous le nom de ZF Masson. Elle est filiale à 100% de ZF Marine, à Padoue, en Italie qui elle-même appartient à ZF Friedrichshafen AG, un équipementier automobile situé dans la ville éponyme, en Allemagne. La marine ne représente que 1200 salariés sur les 56 000 du groupe. Ce dernier, dont l'actionnaire de référence (93,8% du capital) est la Zeppelin Foundation, mène une stratégie très offensive de fusions acquisitions ainsi que de déploiement dans les pays émergents d'Asie.

 

Il était une fois au bord du lac de Constance un baron allemand passionné d'aéronautique qui croyait au plus léger que l'air. Après le grave accident d'un de ses dirigeables en 1908, la population se mobilisa pour Ferdinand von Zeppelin et la somme énorme de 6 millions de marks-or réunie par souscription servit à créer une fondation pour le progrès de l'aéronautique. Des usines de mécanique furent érigées à Friedrichshafen, travaillant d'abord pour les dirigeables, notamment le Hindenburg, puis pour l'automobile, y compris les chars Panzer. En 1947, le contrôle de la fondation fut transféré, par la France qui occupait la région, à la municipalité. Le maire de Friedrichshafen est ainsi président de ZF Friedrichshafen AG et la ville consacre une partie des bénéfices à financer des institutions sociales pour la population de la ville: centre culturel, club du troisième âge, bibliothèque et même des jardins d'enfants…

 

Afin de protéger la ressource halieutique, l'Union européenne a limité les quotas de pêche. En conséquence, non seulement une partie de la flotte de chalutiers a été détruite mais les commandes de bateaux neufs sont en nombre limité. Ce qui pose quelques problèmes au groupe ZF qui comptait sur la croissance de l'activité marine.

 

Le marché des inverseurs ne se développant pas comme espéré, un nouveau produit, les hélices à pas variable, devaient apporter le salut à l'usine de Sens. Mais l'activité ne s'est pas remise du décès de la personne chargée du développement et a été transférée en Italie. Une période trouble suivit, avec l'arrivée d'un "nettoyeur" spécialisé dans les départs "volontaires". Celui-ci proposa à certains un chèque contre une acceptation de licenciement pour faute grave, sans succès. Déclarée en cessation de paiement en mai 2005, l'entreprise est aujourd'hui en redressement judiciaire. Une activité annexe, la fonderie et les freins ferroviaires, pourrait être reprise par d'anciens cadres. Mais le gros de l'activité, la marine, n'intéresse qu'un acheteur spécialisé dans les reprises d'entreprise qui se propose de garder 44 personnes sur 108 s'il a un contrat d'engagement client de la part de ZF. L'avenir est donc plutôt sombre.

 

Dans un bassin d'emploi sinistré, des ouvriers qui comptent souvent plus de trente ans d'ancienneté, hautement qualifiés mais hyper spécialisés et peu adaptables, ont peu de chances de retrouver un emploi. Les autres filiales françaises du groupe sont plus ou moins en forme, une d'entre elle fonctionne avec des dizaines d'intérimaires mais il s'agit de postes faiblement qualifiés, qui ne conviendrait pas aux Sénonais. Quant aux reclassements à l'étranger au sein du groupe… ce sont les unités chinoises qui embauchent.

 

Le groupe doit faire le maximum pour réindustrialiser le site, affirme Alain De Bona, le secrétaire du comité d'entreprise. Il ne demande pas au groupe de verser des indemnités de licenciement plus fortes mais de chercher des partenaires pour créer des entreprises. La région et le département affirment qu'ils vont tout faire pour sauver l'emploi. Cependant, pour Alain De Bona, ce n'est pas à la collectivité de payer les conséquences des choix stratégiques du groupe. Groupe qui est aux abonnés absents : il n'y a aucun contact avec la direction générale. Il existe bien un comité d'entreprise européen mais il est bien loin de la petite filiale de Sens. Les Allemands y sont en écrasante majorité et s'intéressent logiquement plus "aux problèmes de la maison qu'à ceux des dépendances"…

 

La morale de cette histoire? Ce n'est pas parce que l'actionnaire est lui-même à but non lucratif qu'il ne cherche pas le retour sur investissement; la solidarité du prolétariat a ses limites, notamment géographiques; la qualification obsolète peut se révéler un piège pour les travailleurs en question; les managers qui n'ont pas su anticiper finissent toujours par détruire l'emploi. Et la mobilisation des autorités locales pour trouver des investisseurs déterminés à utiliser une main d'œuvre qualifiée dans le bassin d'emploi peut sans doute limiter les dégâts…

 

MNA